Les attentes des stéréotypes du « doudouisme » (entretien avec Chantal Loïal)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec la chorégrahe Chantal Loïal. Propos recueillis par Sylvie Martin-Lahmani.

Sylvie Martin Lahmani : Comment définiriez-vous votre travail de création artistique, envisagé à l’aune de la « diversité culturelle » ? Et que revêt selon vous ce terme devenu d’usage courant au sein des institutions culturelles ?

Chantal Loïal : Je mène, depuis vingt ans, avec ma compagnie, un travail de fond porté par des choix esthétiques singuliers, mais également une force d’engagement sociétal et citoyen, en résonance sensible avec l’idée forte de « créolisation » qui, selon Edouard Glissant, « n’est pas une simple mécanique du métissage : c’est le métissage qui produit de l’inattendu. » Cette « troisième » voie, celle de la créolisation, entendue comme « identité multiple », ouverte sur le monde et la mise en relation des hommes, des cultures et des imaginaires apporte des réponses réalistes et pragmatiques aux problématiques contemporaines du vivre et de l’agir ensemble. Continuer la lecture « Les attentes des stéréotypes du « doudouisme » (entretien avec Chantal Loïal) »

« Il y a deux siècles, les petits bourgeois étaient culturellement des immigrés » (entretien avec Milo Rau)

Metteur en scène et directeur de théâtre suisse né à Berne il y a 40 ans, sociologue formé en France par Pierre Bourdieu et Tsvetan Todorov, fondateur de l’International Institute of political murder (IIPM, maison de production de théâtre documentaire), auteur et metteur en scène des spectacles « Hate Radio », « Compassion », « Five Easy Pieces » et « Empire », depuis peu à la direction artistique du NT Gent, Milo Rau répond à notre questionnaire sur les défis de la diversité.

Christian Jade : Existe-t-il selon vous un problème spécifique d’accès des artistes issus de l’immigration sur les scènes européennes ? En particulier en Belgique que vous connaissez bien pour y avoir monté de nombreux projets en lien avec notre période coloniale Hate Radio, Compassion, Five easy pieces. Et que vous venez d’être nommé à la tête du théâtre NTGent.

Milo Rau : Oui, je crois que ce problème existe et il est très visible : il n’y a pas assez de projets ni assez d’artistes issus de l’immigration dans une majorité  de salles de théâtre européen. Il faut donc inviter plus d’artistes issus des minorités culturelles à rejoindre des ensembles, ce que je vais faire à Gand, au NT Gent. Continuer la lecture « « Il y a deux siècles, les petits bourgeois étaient culturellement des immigrés » (entretien avec Milo Rau) »

« Ne pas jouer la question de la diversité contre celle de l’égalité » (entretien avec Maxime Tshibangu)

En prélude à la parution du #133 d’Alternatives théâtrales (« Quelle diversité culturelle sur les scènes européennes ? » à paraître en novembre 2017) et en parallèle à notre enquête menée auprès des directeurs de structure, nous publions également des paroles d’artistes. Entretien réalisé par Lisa Guez.

Comment définiriez-vous votre travail de création artistique, envisagé à l’aune de la « diversité culturelle » ? Et que revêt selon vous ce terme devenu d’usage courant au sein des institutions culturelles ? 

Maxime Tshibangu : Qu’est-ce qu’on appelle « la diversité culturelle » ? Si je prends mon cas personnel, je suis né au Congo, mais j’ai passé toute mon enfance en France et je suis allé à l’école de la République. J’ai tendance à penser que, même si j’ai été élevé par un père africain, il n’y a pas de différence entre vous et moi en ce qui concerne les outils intellectuels acquis pour penser et analyser la société. Si ma présence sur un plateau de théâtre doit être perçue comme l’apparition sur la scène européenne d’un être « culturellement différent », cela veut dire que ce qu’on appelle « la diversité culturelle » est en fait une façon de parler de mon apparence d’homme noir. Est-ce que lorsqu’on emploie l’expression « la diversité culturelle » cela veut dire que, dans ce pays, on n’assume pas de nommer les choses clairement, de parler de couleur de peau ? Je ne crois pas en l’existence de race. Or, si les races n’existent pas, pourquoi ma présence devrait-elle compter différemment sur une scène ?  Continuer la lecture « « Ne pas jouer la question de la diversité contre celle de l’égalité » (entretien avec Maxime Tshibangu) »

Nicht schlafen, ne pas dormir

Bernard Debroux a vu la nouvelle création des Ballets C de la B, « nicht schlafen », mise en scène par Alain Platel.

Au moment où je partageais la représentation de Nicht Schlafen au KVS (Bruxelles), dernier spectacle d’Alain Platel, l’Angleterre était à nouveau le théâtre d’un acte de violence effroyable sur le « London bridge ».

Concomitance de la violence représentée et de la violence réelle. Continuer la lecture « Nicht schlafen, ne pas dormir »

« N’attends rien mais agis ! »

En prélude à la parution du #133 d’Alternatives théâtrales (« Quelle diversité culturelle sur les scènes européennes ? » à paraître en novembre 2017) et en parallèle à notre enquête menée auprès des directeurs de structure, nous publions également des paroles d’artistes. Cette semaine : Roda Fawaz.

« Bonjour Roda,

Te voilà comédien professionnel. Toi qui n’avais jamais lu de livre de ta vie, tu passes désormais tes journées à citer Shakespeare, Racine, Molière… Félicitations ! Ce métier est une maladie que tu as maintenant dans la peau. Quoi qu’il arrive, je le sais, tu feras tout pour t’y épanouir.  Continuer la lecture « « N’attends rien mais agis ! » »

Les directeurs de structures face aux défis de la diversité (1)

En prélude à la parution du #133 d’Alternatives théâtrales (« Quelle diversité culturelle sur les scènes européennes ? » à paraître en novembre 2017), nous publions chaque semaine des extraits d’entretiens menés avec des directeurs de structure. Cette semaine : Maria-Carmela Mini, directrice artistique de Latitudes contemporaines (France).

Il est d’usage aujourd’hui de critiquer les théâtres publics au motif de leur incapacité à intégrer la diversité culturelle de nos sociétés multiculturelles. Existe-t-il, selon vous, un problème spécifique d’accès des artistes issus de l’immigration aux scènes européennes ? 
Maria-Carmela Mini : C’est un problème encore plus large que celui de l’accès des seuls artistes issus de l’immigration. D’une manière générale, chacun peut constater qu’il y a une porosité entre les scènes européennes et les médias dominants concernant une soumission relative aux standards physiques et corporels. S’il existe quelques individualités très connues venues de l’immigration, elles sont les exceptions qui confirment la règle. Quant aux corporéités non conformes aux standards dominants, elles sont aussi rares sinon dans des emplois très ciblés : corps obèses, nanisme, en fauteuil, etc…. Nous ne pouvons qu’admirer Romeo Castellucci pour sa capacité à s’aventurer dans une banalisation des corps autres avec une telle force et évidence. Continuer la lecture « Les directeurs de structures face aux défis de la diversité (1) »

Quelle diversité culturelle sur les scènes européennes ? 

Un projet d’édition et de rencontres d’Alternatives théâtrales conçu et coordonné par Martial Poirson (Professeur à Paris 8) et Sylvie Martin-Lahmani (codirectrice d’Alternatives théâtrales).

« J’ai été interpelé ici même, dans cette salle [en Avignon] par des artistes qui ne se considéraient pas suffisamment dans nos spectacles, par leur couleur de peau dans un certain nombre de spectacles ou à la télévision » déclare le nouvellement promu François Hollande lors de sa visite symbolique au Festival d’Avignon. Il prenait alors acte, deux ans avant la cabale autour d’Exhibit B de Brett Bailey, du malaise grandissant (en dépit des injonctions déjà anciennes d’artistes comme Brook, Genet, Koltès) au sujet de la faible représentation des artistes issus de l’immigration sur les scènes des théâtres publics en France et en Europe, selon des modalités diverses liées aux différents « romans nationaux » et en particulier à la situation postcoloniale. Continuer la lecture « Quelle diversité culturelle sur les scènes européennes ? « 

D’imperceptibles voix

Entretien avec Azade Shahmiri à propos de « Voicelessness », Kunstenfestivaldesarts 2017.

Une scène sobre partagée en deux par un grand écran sur lequel des images de montagnes enneigées sont projetées ; deux femmes, mère et fille, de chaque côté, dialoguent, essayant de reconstituer un crime qui a entraîné la mort du père. Elles cheminent virtuellement, l’une étant dans le coma (la mère), l’autre cherchant des réponses dans le passé pour pouvoir vivre le présent et appréhender le futur. Pouvoir vivre pour l’une, pouvoir mourir pour l’autre. Leurs voix se font écho dans un jeu de miroir entrainant le spectateur dans leurs projections mentales et dans leur désir d’entendre la voix de l’absent, de la vérité, de la mort. Silence et résonances. Continuer la lecture « D’imperceptibles voix »

Le doux pour le dur

Kunstenfestivaldesarts 17, semaine 1.

Croiser un Syrien dans la rue à Bruxelles n’entraîne aucune réaction particulière. Nous ignorons la nationalité des personnes qui nous entourent ; la multiculturalité de nos rues est un habitus. A contrario, regarder entrer en scène un danseur syrien dont on connaît la nationalité rappelle instantanément qu’il existe au théâtre plusieurs qualités de silence. Celui qui règne dans la Goudenzaal du Beurschouwburg ce soir est d’une intensité palpable. Chaque geste, chaque pas est scruté avec une attention rare par l’audience faisant corps, comme si chaque geste, chaque pas, était capable de dire enfin, mieux que tout autre canal d’information, le vrai de la guerre et de l’exil. Aucun mot et presque pas de musique ; de la précision, des regards choisis, du tact. Une atmosphère cotonneuse malgré les bottes qui s’autonomisent et les drapeaux blancs qui en disent long. Pas besoin d’agresser la salle pour évoquer le vrai de l’horreur, en somme. Continuer la lecture « Le doux pour le dur »

Quand le corps dans les airs n’empêche pas… le cul par terre

Nous invitons ici la jeune critique « aSk » à rendre compte du solo circassien « Diktat » de Sandrine Juglair.

Dès le titre, le ton est donné. D’entrée de jeu ça s’excite, ça s’exit, ça va vite, car ça urge de continuer à se rebeller. Appels entrants/sortants, ça se veut bousculant (au propre comme au figuré), mauvais(e) élève, DICtée ratée, pas en rang, ça fonce dans le TAS ! Bref, trublion et carrément punk. Continuer la lecture « Quand le corps dans les airs n’empêche pas… le cul par terre »