« Ne pas jouer la question de la diversité contre celle de l’égalité » (entretien avec Maxime Tshibangu)

En prélude à la parution du #133 d’Alternatives théâtrales (« Quelle diversité culturelle sur les scènes européennes ? » à paraître en novembre 2017) et en parallèle à notre enquête menée auprès des directeurs de structure, nous publions également des paroles d’artistes. Entretien réalisé par Lisa Guez.

"Ça Ira /1 Fin de Louis", de  Joël Pommerat. Photo Elizabeth Carecchio.
"Ça Ira /1 Fin de Louis", de Joël Pommerat. Photo Elizabeth Carecchio.

Comment définiriez-vous votre travail de création artistique, envisagé à l’aune de la « diversité culturelle » ? Et que revêt selon vous ce terme devenu d’usage courant au sein des institutions culturelles ? 

Maxime Tshibangu : Qu’est-ce qu’on appelle « la diversité culturelle » ? Si je prends mon cas personnel, je suis né au Congo, mais j’ai passé toute mon enfance en France et je suis allé à l’école de la République. J’ai tendance à penser que, même si j’ai été élevé par un père africain, il n’y a pas de différence entre vous et moi en ce qui concerne les outils intellectuels acquis pour penser et analyser la société. Si ma présence sur un plateau de théâtre doit être perçue comme l’apparition sur la scène européenne d’un être « culturellement différent », cela veut dire que ce qu’on appelle « la diversité culturelle » est en fait une façon de parler de mon apparence d’homme noir. Est-ce que lorsqu’on emploie l’expression « la diversité culturelle » cela veut dire que, dans ce pays, on n’assume pas de nommer les choses clairement, de parler de couleur de peau ? Je ne crois pas en l’existence de race. Or, si les races n’existent pas, pourquoi ma présence devrait-elle compter différemment sur une scène ? 

Au théâtre, ces gens que l’on définit comme « minorité culturelle » sont en effet sous-représentés. Mais, à part le regard que l’on peut projeter sur nous, ce que l’on y fait n’est pas différent. Lorsque je joue, je ne me dis jamais « n’oublie pas que t’es un noir sur un plateau ». Je n’y pense pas, je n’ai pas envie de me laisser coincer dans ces idées-là. Ce n’est pas pour autant que je n’observe pas que le regard des autres me signifie ma singularité. Moi, mon seul engagement, c’est d’essayer de faire mon travail de comédien avec le plus de sérieux possible. C’est ma façon de donner du crédit au fait que tout le monde a sa place sur un plateau.

Avez-vous le sentiment de subir, à titre personnel, une inégalité de traitement en tant qu’artiste issu de l’immigration ; ou d’être victime d’une forme de stigmatisation, voire de ségrégation culturelle qui ne s’avoue pas en tant que telle ? 

Victime ? Non, je suis victime de rien. Je constate juste que dans mon expérience, quand j’ai travaillé pour la télévision ou pour le cinéma il m’a souvent été attribué des rôles qui étaient des stéréotypes. Les rôles qu’on attribue à des acteurs noirs, arabes ou asiatiques sont souvent stigmatisants dans la mesure où il s’agit rarement d’interpréter un médecin, un notable, un homme politique, mais le plus souvent un personnage de banlieusard, même si j’observe qu’aujourd’hui on voit apparaître des acteurs noirs dans les rôles de flics, et que les choses sont peut-être en train de bouger. Les choses changent mais lentement. Seul le temps le dira.

Au théâtre, j’ai la chance de travailler avec la compagnie Louis Brouillard qui m’a toujours distribué de la même manière que les autres comédiens. Quand Joël m’a engagé, il m’a dit que c’était parce que quand il m’avait vu sur un plateau il avait pensé que j’étais un comédien avec lequel il avait envie de travailler, et non pas « un comédien noir » avec lequel il avait envie de travailler. Chez Joël Pommerat, chaque comédien compose avec son expérience de vie.

Dans les autres expériences que j’ai eu au théâtre, la question ne s’est pas posée non plus car je travaillais pour des metteurs en scène avec lesquels j’étais ami et qui ne m’employaient pas spécifiquement parce que j’étais « un comédien noir » mais parce qu’ils aimaient le comédien que j’étais. Enfin, récemment, j’ai été sollicité pour une mise en scène des Trois Sœurs de Tchekhov. Donc, je dirais que dans le monde du théâtre cette stigmatisation ou ségrégation culturelle, je n’ai pas eu l’occasion d’en faire vraiment l’expérience personnellement.

Plus généralement, les artistes issus de l’immigration souffrent-ils d’un déficit de visibilité sur les scènes européennes ? 

La question est compliquée, pour y répondre avec justesse, il faudrait que j’aie la prétention de connaître tout le théâtre européen, or ce n’est pas le cas. Si déficit il y a, il ne concerne pas seulement les artistes issus de l’immigration, il concerne les classes sociales les plus pauvres. J’ai l’impression que lorsqu’on parle de la représentativité de personnes  « issues de la diversité » dans l’espace public, c’est toujours au dépend de la question de l’égalité sociale au sens large et, j’ai le sentiment, peut être à tort, qu’il ne faut pas jouer la question de la diversité contre celle de l’égalité. Il faut donner aux populations les plus pauvres les moyens dont elles ont besoin, pour lutter à arme égale avec les nantis, et pas seulement dans domaine culturel.
Dans la cité dans laquelle j’ai grandi, on était blancs, noirs, arabes, asiatiques et c’était tout ce groupe social qui avait du mal à accéder aux espaces culturels et en particulier au théâtre.

La suite de cet entretien sera bientôt disponible sur notre site.

Le #130 Ancrage dans le réel contient un dossier consacré à Joël Pommerat.

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La compagnie Louis Brouillard est en tournée en ce moment avec Ça ira / Fin de Louis (avec Maxime Tshibangu, entre autres) au Théâtre Olympia (Centre dramatique régional de Tours) et avec Cendrillon à Paris au Théâtre de la Porte saint Martin.

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