Marcel Bozonnet – prix du meilleur acteur européen

À l’occasion du prix international remis récemment à Marcel Bozonnet, Georges Banu retrace ici le parcours de l’acteur.

Marcel Bozonnet. Photo Pascal GELY
Marcel Bozonnet. Photo Pascal GELY

Macédoine, le 2 juillet 2017

Un prix comme celui-ci accordé à un acteur d’exception ne peut saluer seulement sa présence dans le théâtre mais également ce qu’il a fait pour le théâtre, au-delà de ses apparitions sur la scène. C’est le cas de Marcel Bozonnet qui a été élu parce que acteur et plus qu’acteur : il incarne pour la scène française et européenne une attitude responsable à l’égard de cet art fugitif où l’instant est essentiel, où le présent fait loi. 

Souvent Marcel Bozonnet a rappelé l’activité artisanale de son père qui l’a marqué : il fut boulanger et, en le regardant, le jeune homme qu’il était a compris la valeur symbolique du pain que l’on pétrit de ses mains à force d’efforts et d’obstination. Il a adopté une attitude similaire à l’égard des mots qui sont sa matière d’acteur : il les a approchés, savourés et exaltés en les érigeant ainsi dans son « pain » quotidien comme dit la prière dont l’adage a résonné dans les oreilles de milliers d’enfants. Bozonnet a entretenu avec la langue la relation physique de l’artisan et l’autre sacrée du croyant dans ses pouvoirs. Il a érigé « la récitation » en refuge de la langue conservée par des temps de destruction de la langue : ainsi l’archaïque et le contemporain cohabitent.

Sans fréquenter les écoles, il a bénéficié plutôt d’une formation disparate liée à des personnes plus qu’à des institutions, à des rencontres décisives plutôt qu’à des cursus strictement élaborés. Disons que Marcel Bozonnet débute comme un franc-tireur sur le plan théâtral et grâce à cette indépendance, à cette autonomie, il a pu faire des rencontres essentielles, surtout à 22 ans quand celui qui fut un génie de la mise en scène, Victor Garcia, le convie en 1966 pour jouer dans sa célèbre mise en scène avec Le Cimetière des voitures de Fernando Arrabal. Comment imaginer entrée dans le métier plus excitante ! Marcel Bozonnet va intégrer ensuite la compagnie d’un homme de théâtre, Marcel Maréchal, généreux, soucieux de se confronter aux auteurs les plus divers et de rencontrer les publics de théâtre grâce à des tournées constamment effectuées. Bozonnet se trouve ainsi au croisement d’une étoile de génie, Victor Garcia, et de Marcel Maréchal, artisan vaillant.

Ce qui définit Bozonnet c’est son appétit d’extension du savoir d’acteur apte à développer ses ressources corporelles de même que satisfaire l’appétit du savoir intellectuel à même de lui ouvrir des horizons autrement inaccessibles. Son mot d’ordre : apprendre, toujours, et partout. Lui qui n’a pas fait d’études deviendra l’acteur le plus savant de la scène française et également le plus entraîné. Bozonnet apporte sur le plateau la présence d’un acteur préoccupé d’assumer ses tâches avec une noblesse particulière, d’affirmer par dessus tout la dignité du jeu comme activité étrangère à toute dissimulation histrionique au nom d’une posture pleinement artistique. Bozonnet affirme et assume l’amour du théâtre sans l’ombre du moindre désamour. Après ses voyages et ses commencements, Marcel Bozonnet rejoint ensuite la Comédie Française où, parmi d’autres rôles, il va jouer Antiochus dans le spectacle mythique de Klaus Michael Grüber Bérénice et va exaucer mieux que tout autre comédien le voeu du metteur en scène: « ayez le coeur chaud et la bouche froide ».

Marcel Bozonnet n’a rien d’un marginal et à partir des années 90 il assume des fonctions centrales au sein des institutions qu’il ne se résigne pas à hériter seulement mais cherche à agiter, renouveler, à leur injecter cette énergie intellectuelle qui l’habite. D’abord, le Conservatoire National d’Art Dramatique s’est ouvert sous sa direction à des pratiques pédagogiques inédites, intégrées désormais dans la vie de l’école : la danse, le chant… Bozonnet fait du Conservatoire un modèle pédagogique ayant une valeur presqu’autobiographique : il forge le profil de cette grande école comme un double de soi, exigeant et ouvert!

Il va ensuite assumer la responsabilité de la Comédie Française dont, avec une réussite moindre, il va attaquer les habitudes séculaires et la léthargie légendaire afin de l’inscrire organiquement dans la vie du théâtre présent sans le prestige rhétorique dont souvent elle fut encombrée. Marcel Bozonnet ne pourra pas mener à son terme sa mission car il va se révolter contre l’attitude de Peter Handke lors des funérailles de Milosevic et, sanction du Ministère, son engagement sera prématurément interrompu. Lui qui est allé à Sarajevo pendant la guerre, lui qui s’est impliqué dans ce conflit qui a secoué l’Europe, ne pouvait pas rester indifférent au geste indigne de Handke. Ô, combien je l’ai compris ! – alors il a assumé dans le sens sartrien du terme sa « responsabilité » d’acteur et de citoyen.

Au nom de son amour pour la culture et la langue française, Marcel Bozonnet a signé et joué un spectacle hors-pair à partir de La Princesse de Clèves, ce roman qui a fait le bonheur de mon adolescence et dont l’ancien président Nicolas Sarkozy affirmait avec une regrettable maladresse son inadéquation avec l’esprit de notre temps. Ici encore Marcel Bozonnet s’est dressé contre l’inculture et la vulgarisation et sa Princesse de Clèves reste un diamant taillé avec soin par cet acteur qui sauvegarde la beauté d’un art qui échappe à l’actualité et se rattache à la permanence des valeurs.

Marcel Bozonnet a quitté les hautes fonctions qui furent les siennes et, sans déplorer pareille situation, a emprunté un chemin de traverse imprévu et inattendu en travaillant avec l’aide de sa compagnie, Les Comédiens voyageurs, dans des lieux et avec des collaborateurs qui représentent « l’autre face », modeste et inconnue , que l’on appelle le théâtre d’intervention, théâtre impliqué  dans la vie de la cité. J’ai admiré cette audace, cette invention d’une autre voie et j’ai respecté son choix. Il touche aux sujets brûlants de l’actualité, il s’assume comme un partisan actif du théâtre confronté aux tensions de la société, loin de l’autorité des institutions qu’il dirigea jadis avec brio et dont il n’éprouve pas la nostalgie. Cela ne l’a pas empêché de jouer brillamment dans Godot tout en nous conviant à des spectacles dont il assure la réalisation sur la démocratie ou, plus récemment, la question des migrants. Sa conversion dépourvue de frustration et rancune lui a permis d’accéder à une « seconde vie ».

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Georges Banu

Auteur : Georges Banu

Essayiste, membre du comité de rédaction d'Alternatives théâtrales (co-directeur de publication de 1998 à 2015).

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