« L’inquiétante étrangeté » (1) de la marionnette

Bérangère Vantusso dans "L'Institut Benjamenta". Photo Ivan Boccara.
Bérangère Vantusso dans "L'Institut Benjamenta". Photo Ivan Boccara.

Réunis pour parler du trouble (et de la fascination corollaire) suscité par la cohorte des poupées, j’ai souhaité m’attarder sur leurs apparences extérieures. « Animé-inanimé, créer le trouble » étant l’angle d’attaque du débat proposé par THEMAA lors du Festival d’Avignon 2016, il y avait fort à dire sur les techniques de jeu par délégation propres au genre. Présents à cette rencontre, les marionnettistes Bérangère Vantusso, cie trois-six-trente, Phia Ménard, cie Non Nova, Renaud Herbin, directeur du TJP CDN d’Alsace-Strasbourg et Jonathan Capdevielle, ainsi que Didier Plassard, professeur en études théâtrales à l’Université Paul-Valéry de Montpellier, ont d’ailleurs fort bien évoqué l’étrangeté du « donner vie et prêter voix à un corps étranger ».

Tandis que je rédige ces quelques lignes au cœur de l’été, une série matinale de France Culture est justement dédiée aux Créatures artificielles [2]. Frankenstein, Pygmalion et Le Golem continuent d’émerveiller les exégètes de tous bords. Cinéphiles, anthropologues, philosophes et scientifiques ne tarissent pas de commentaires sur les figures inanimées en quête de vie ou d’âme, et glosent, forcément, sur leur « inquiétante étrangeté »[3]… C’est ce concept freudien que je retiens ici, pour expliquer une bonne part du trouble créé par la rencontre entre les marionnettes et les humains: d’un côté, la famille des « êtres dramatico-végétaux » chers à Pinocchio, les pantins de La Classe morte de Kantor, les sculptures prêtes à se mouvoir et à émouvoir quelques adorateurs de figures hiératiques (comme Craig avec la « Sur-Marionnette » ou Freud avec la Gradiva), bref tous les représentants de l’inerte qui hantent les scènes et les imaginaires ; de l’autre côté, le clan des vivants, nous les gens et les marionnettistes bien sûr, qui jouent sciemment de la dualité/complémentarité que ce choc leur inspire. Vivant-mort, animé-inanimé, en mouvement-immobile, de chair et d’os – de bois et de latex…

Le célébrissime concept d’ « inquiétante étrangeté » (souvent galvaudé) intéresse particulièrement la sphère des marionnettistes, car il analyse la bizarrerie de cette rencontre entre des étants opposés (en tout cas dans nos sociétés dites rationalistes depuis le 17e siècle). Inspirée à Freud par « L’Homme au sable » (E.T.A Hoffman, Contes nocturnes), cette réflexion prend notamment pour point de départ cette œuvre littéraire du XIXe siècle, rendue célèbre par le Ballet Coppélia. Il y est question – pour faire très court – d’une histoire d’amour impossible. Un jeune homme portant le doux prénom de Nathanaël s’éprend d’une automate. Fantasme pour la femme inaccessible, fascination pour la belle mécanique, désir de perfection à la manière d’un Pygmalion ou d’un Edison (voir l’Eve future de Villiers de L’Isle-Adam ), amour nécrophile…? Qu’importe, le héros perd la tête pour la créature artificielle réalisée par le vieux Coppola, et trouve à l’automate des qualités horlogères dont sa vraie fiancée Clara est heureusement dépourvue. Cette créature est faite de simples rouages et si l’on peut rendre hommage à la régularité de ses traits, « dans sa démarche et dans ses attitudes, il y a quelque chose de raide et de compassé » que Nathanaël refuse de percevoir. Émerveillé par cette beauté hiératique, « la belle statue dont la main est plus froide que la glace, reste assise des heures entières, sans la moindre occupation… », le jeune homme tarde à accepter le diagnostic de Clara : « Automate inanimé ! Automate maudit ! ». L’Olympia ne vit pas. Elle n’est, pour reprendre les termes de Denis Guénoun qu’ « apparence trompeuse ! Poupée, songe de bois ! (…), Cynique, automate, machine », (…) chienne de métal… ».[4]

Publié en 1817, « L’Homme au sable »  s’inscrit parfaitement dans l’univers fantastique d’Hoffmann. Il n’est pas rare d’y rencontrer des figures burlesques et redoutables, des doubles ou de pauvres diables qui se démènent « comme des marionnettes manœuvrées par une main malhabile ». Sigmund Freud, sur les pas d’Ernst Jentsch pour être exact, a donc élaboré le concept de l’«Unheimliche » ou « inquiétante étrangeté » en s’inspirant en partie de cette fable. La grande originalité de sa réflexion tient dans le fait qu’il interroge aussi bien l’étrangeté de l’automate que celle des humains dans certaines situations. D’une part, dit-il en substance, nous éprouvons une sorte de fascination teintée de malaise en observant des automates, des figures de cire et autres objets sans vie mais qui paraissent en être dotés (Maeterlinck a écrit de fort belles lignes à ce sujet que Didier Plassard nous a rappelées) ; et d’autre part, nous ressentons une gêne comparable à la vue d’êtres humains qui paraissent inanimés, comme par exemple des personnes qui souffrent de troubles psychiques et s’agitent de manière convulsive ou mécanique. Je pense notamment à des écrits de Bergson, de Thomas Bernhard ou de Primo Levi, qui dans des genres très différents, décrivent des personnes frappées par un automatisme de répétition, des êtres déshumanisés, chosifiés… devenus comparables à des figures inertes ou à des pantins désarticulés. Dans ces deux cas étranges qui surgissent dans des situations pourtant familières, l’incertitude s’installe quant à la nature profonde des êtres observés : les êtres dits vivants sont-ils vraiment habités par une âme, un esprit ? Les objets inanimés sont-ils définitivement caractérisés par l’absence de vie [5] ? Quel est cet Autre qui impose son obscure volonté ?… Pour Freud, « L’inquiétante étrangeté sera cette sorte de l’effrayant qui se rattache aux choses connues depuis longtemps, et de tout temps familières. »[6] Le célèbre psychanalyste allemand égrène ici des situations angoissantes où l’étrange jaillit de ce qui nous était connu, et la terreur, de ce qui nous paraissait jusque-là intime : apparition d’un revenant, d’un Double monstrueux, d’une figure si loin et si proche à la fois… Rien d’étonnant à ce que les marionnettistes jonglent volontiers avec ce fascinant concept.

  1. Après avoir rappelé que dans la langue allemande, « Heimlich » signifie « faisant partie de la maison, pas étranger, familier, apprivoisé, intime, confidentiel, ce qui rappelle le foyer, etc. » et également « Secret tenu caché, de manière à ne rien en laisser percer, à vouloir le dissimuler aux autres », Sigmund Freud précise que « Le mot allemand « unheimlich » est manifestement l'opposé de « heimlich, heimisch, vertraut ». (…) On pourrait en conclure que quelque chose est effrayant justement parce que pas connu, pas familier. Mais, bien entendu, n'est pas effrayant tout ce qui est nouveau, tout ce qui n'est pas familier ; le rapport ne saurait être inversé. » Pour préciser la notion d’inquiétante étrangeté, Freud souligne que l’idée d’inconfort est aussi importante que celle de la dissimulation : «  Unheimlich serait tout ce qui aurait dû rester caché, secret, mais se manifeste. ». Voir S. Freud, L’inquiétante étrangeté, p. 7-10.
  2. Voir chapitre « Présomption de vie des objets inanimés », in thèse S. M.-L., « Une vie de marionnette, Approche théorique et historique du phénomène de l’animation », Sorbonne, 2011.
  3. Denis Guénoun, Un conte d'Hoffmann, Éditions de l’Aube, 1987.
  4. Voir l’article de Yannic Mancel, « D'une avant-garde l'autre : la scène contemporaine à l'épreuve de l'inquiétante étrangeté, du merveilleux quotidien et de la distanciation », in Alternatives théâtrales, n°105 : Théâtre-danse, la fusion ou rien, Juin 2010.
  5. François Angelier, « Grande traversée : Frankenstein ! Bienvenue dans le monde des créatures artificielles, du 8 au 12/08/16 de 9 à 11h sur France Culture.
  6. En référence à Sigmund Freud (1919) L’inquiétante étrangeté (Das Unheimliche), traduit de l’allemand par Marie Bonaparte et Mme E. Marty, 1933. L’article est publié dans l’ouvrage intitulé: Essais de psychanalyse appliquée. Paris : Éditions Gallimard, 1933. Réimpression, 1971. Collection Idées, nrf, n˚263, 254 pages. (pp. 163 à 210).
  7. La Place conquise par la marionnette, émission de Joëlle Gayot sur France Culture, avec Renaud Herbin et Sylvie Martin-Lahmani.

A voir ici la captation du débat.

Ce texte est une commande de THEMAA – Association Nationale des Théâtres de Marionnettes et Arts Associés – pour son journal Manip n°48 que vous pouvez trouver en téléchargement sur le site www.themaa-marionnettes.com ou obtenir en version papier en contactant l’association : communication@themaa-marionnettes.com / 01 42 80 55 25.

 

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Sylvie Martin-Lahmani

Auteur : Sylvie Martin-Lahmani

Professeure associée à la Sorbonne Nouvelle, Sylvie Martin-Lahmani s’intéresse à toutes les formes scéniques contemporaines. Particulièrement attentive aux formes d’arts dits mineurs (marionnette, cirque, rue), intéressée par les artistes qui ont « le souci du monde », elle est codirectrice de publication de la revue Alternatives théâtrales depuis janvier 2016.

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