Lettre ouverte à Jan Fabre

En février dernier, Jan Fabre a été nommé directeur artistique du Festival d’Athènes pour la période 2016-2019 par le Ministre grec de la Culture, Aristides Baltas (Syriza). Vendredi dernier il en a démissionné. Comment en est-on arrivé à cette situation ubuesque en moins de deux mois ? Matthieu Goeury a eu envie de lui poser quelques questions.

Jan Fabre a planté le drapeau belge à l'odéon d'Hérode Atticus.
Photo Neos Kosmos.
Jan Fabre a planté le drapeau belge à l'odéon d'Hérode Atticus. Photo Neos Kosmos.

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Mardi passé, Jan Fabre a présenté son plan lors d’une ahurissante conférence de presse à Athènes, où il a annoncé qu’il n’agirait pas en tant que directeur mais plutôt comme curateur, que le nom du Festival deviendrait Athens and Epidaurus International Festival, qu’il ne connaissait rien de la scène artistique grecque, et que, par conséquent, son premier festival serait essentiellement belgo-belge et, surtout, que seul un quota d’artistes grecs aurait accès au programme.

Le monde artistique grec s’est rassemblé le 1er avril au Théâtre Sfendoni et a rédigé une lettre demandant la démission du Ministre de la Culture et déclarant Jan Fabre persona non grata. Le 2 avril, Jan Fabre a quitté ses fonctions par une brève déclaration écrite. Ce qui aurait pu être une mauvaise plaisanterie est devenu un épisode pénible pour la résiliente scène artistique grecque. Jan Fabre lui-même a imputé sa décision de démissionner au « milieu artistique hostile où je suis pourtant arrivé avec un esprit et un coeur ouverts ». La situation est-elle aussi simple que cela ?

Cher Jan Fabre,

En tant que membre de la communauté artistique de Belgique, qui travaille à l’international, je voudrais commencer cette lettre en reconnaissant la grande estime que j’ai pour votre travail artistique, que j’ai d’ailleurs eu l’opportunité de présenter, ainsi que pour les institutions que vous avez fondées. C’est peut-être justement parce que j’estime votre parcours que je me suis senti pour le moins déconcerté après la lecture de vos plans pour le Festival d’Athènes. Avez-vous réellement été surpris qu’ils n’aient pas été accueillis par une standing ovation ? Pour le peu que je connaisse du secteur artistique grec, l’hostilité n’est pas l’une de ses caractéristiques naturelles. L’« Hostilité » — c’est votre mot – est toujours une réaction à quelque chose. À quoi donc ?

NE VOYIEZ-VOUS PAS QUE VOUS MARCHIEZ SUR DES ŒUFS ?

Le 29 mars, vous présentiez votre programme à Athènes. Dans le dossier de presse remis pour l’occasion, vous écrivez que vous « espérez construire des ponts et développer un dialogue ». Je suis tout à fait pour, et j’espère que nous pouvons commencer ce dialogue dès maintenant. Par « nous » je n’entends pas uniquement vous et moi, mais « nous » en tant que communauté internationale d’artistes, de curateurs, de directeurs artistiques, de producteurs, de chargés de relations publiques, etc. C’est la raison pour laquelle je partage publiquement mon message. J’ai beaucoup de questions à vous poser.

Premièrement, comment arrivez-vous à cumuler autant de fonctions ? Je considère que je travaille dur mais je serais incapable, simultanément, de poursuivre une carrière d’artiste international, de développer une compagnie théâtrale, un lieu, une maison de production d’art visuel, et, en plus, d’accepter de concevoir la programmation d’un important festival international pour les quatre prochaines années. Comment faites-vous ? Vous et Johan Simons devriez nous confier votre secret un jour. Plus sérieusement, où auriez-vous trouvé le temps de réinventer un festival qui, pour utiliser vos propres mots « reflète le monde » ? Ne craigniez-vous pas que votre conception du Festival d’Athènes reflète uniquement votre propre monde ? Ne pouviez-vous pas imaginer que le manque de compréhension du contexte grec vous revienne en pleine figure, comme un boomerang ? Pourquoi avez-vous accepté cette nomination alors que, clairement, la politique culturelle grecque est en ce moment très confuse ? Ne compreniez-vous pas que vous marchiez sur des œufs ?

Le Festival d’Athènes était précédemment dirigé par Giourgos Loukos. Il a été licencié en décembre après une enquête qui a mis en lumière une perte de plus de 2,7 millions d’euros. Le festival était-il refinancé et pouvait-il se prévaloir aujourd’hui d’un budget en équilibre ? Si oui, pourquoi de nombreux artistes grecs sont-ils toujours en attente d’être payés pour leur contribution au dernier festival ? La Flandre participait-elle financièrement au programme belge que vous proposiez ? C’est une question légitime puisque la majorité des artistes flamands voient leur subvention se réduire année après année. Bref, vous voyez où je veux en venir, où l’argent de cette opération aurait-il été ponctionné ? Vous avez dit, pendant la conférence de presse de mardi, que « l’argent ne compte pas tant ». Eh bien, pour beaucoup, il compte.

Beaucoup d’artistes grecs produisent et présentent leur travail à l’international. C’est grâce au Festival d’Athènes et à d’autres festivals et événements grecs, que des artistes tels que le Blitz Theatre Group, Lenio Kaklea, Argyro Chioti et Vasistas, Dimitris Karantzas, Euripides Laskaridis, Iris Karayan, Prodromos Tsinikoris, Anestis Azas, Dimitris Papaianou, pour n’en citer que quelques-uns, ont l’opportunité d’exporter leur travail. Ne pensez-vous pas qu’en proposant un focus sur la Belgique pendant votre premier festival, c’est leur développement et leurs dynamiques que vous auriez freiné ? N’avez-vous pas imaginé qu’une grande partie des artistes grecs aurait été révoltée et effrayée par vos plans artistiques ? Comment voyez-vous votre responsabilité vis-à-vis de la communauté d’artistes locaux ? Comment avez-vous pu délaisser leur connaissance de leur secteur et ne pas imaginer une réaction de leur part?

La Grèce, une colonie belge ?

Je voudrais en arriver au cœur de ce qui me trouble le plus dans cette affaire : l’hommage à la Belgique. Comprenez-moi, j’aime votre pays, j’ai choisi de m’y installer il y a 14 ans. Mais sérieusement, est-ce qu’Athènes a besoin d’un « best of » d’artistes belges ? Ok, je sais que vous avez dit que vous n’avez pas eu beaucoup de temps pour préparer le Festival 2016. D’accord. Mais si la Belgique était un thème aussi important pour vous, est-ce que cela n’aurait pas été plus excitant d’avoir une équipe grecque qui se penche sur notre Terre Sainte ? Comment ne pas imaginer que votre arrivée, accompagnée d’une armada de collaborateurs belges, allait créer un malaise ?

Jan Fabre pendant sa conférence de presse à Athènes, le 29 mars 2016. Photo Nick Paleologos: SOOC.
Jan Fabre pendant sa conférence de presse à Athènes, le 29 mars 2016.
Photo Nick Paleologos: SOOC.

Pour être honnête, lors de votre présentation à la presse, vous êtes apparu néocolonialiste et arrogant. Vous avez mentionné l’équipe de foot belge comme exemple de diversité. C’est aussi un symbole de nationalisme. En Belgique, la (super) diversité est un thème qui est traité par une série d’opérateurs culturels et sociaux que vous auriez peut-être dû inviter à la table. J’ai du mal à comprendre comment, une semaine après les attaques terroristes qui ont secoué Bruxelles, vous pouviez parler de la société belge comme exemple d’ « hyper-diversité et de multi-culturalité ». Notre pays n’a-t-il pas été déchiré par trois jeunes qui ont choisi de mourir plutôt que d’embrasser l’ « esprit belge » ? Ne sont-ils pas un exemple de l’échec de la politique d’immigration en Belgique et en Europe ? Pourquoi votre programme pour le festival n’était-il pas lié au problème de la migration et à l’arrivée massive de réfugiés ? N’était-ce pas là une magnifique opportunité de collaborer avec la communauté artistique en exil ? Ce sont des questions qui n’auraient pas dû être mises de côté, parce qu’elle sont tout aussi cruciales pour notre Belgique bien-aimée.

En conclusion, je vous écris cette lettre parce qu’en tant que membre de la communauté artistique, je suis inquiet. Je crains de devoir expliquer, une fois de plus, aux collègues et artistes internationaux, que l’homme blanc occidental, un groupe auquel j’appartiens, est capable de reconnaître ses privilèges et de regarder le reste du monde en ayant conscience de sa responsabilité. Je crains que les principes d’éthique, avec lesquels je développe, avec tant d’autres, des partenariats internationaux, puissent être affectés par l’exemple d’une culture coloniale et impérialiste que cette affaire met en lumière.

JE VOUS EN PRIE, NE BLÂMEZ PAS LES AUTRES APRÈS AVOIR MIS LE FEU AUX POUDRES.

Dans votre courte déclaration de démission, vous écrivez que vous ne pouvez plus travailler en Grèce parce que vous ne pouvez pas faire vos choix artistiques en toute liberté à cause d’un environnement artistique hostile. Le comble ! Votre conférence de presse a fait éclater ces sentiments hostiles. Votre plan artistique en a été l’étincelle. Je vous en prie, ne blâmez pas les autres après avoir mis le feu aux poudres. Nous devons tous réfléchir à notre position privilégiée de membre de la communauté artistique belge, qui est forte et bien soutenue par rapport à d’autres. Et nous avons grandement besoin que vous, membre fondateur de cette communauté, ralliez les troupes.

Matthieu Goeury

 

- La lettre ouverte a été initialement publiée sur www.rektoverso.be, le site internet du magazine culturel belge rekto:verso.
- Sur Jan Fabre voir le numéro 85-86 d’Alternatives théâtrales, disponible en PDF.
Traduction de l’anglais par Laurence Van Goethem.

Auteur : Matthieu Goeury

Matthieu Goeury est un travailleur de l'art basé à Bruxelles, en Belgique. Il est producteur et programmateur de formes scéniques. Son parcours l'a mené à créer un lieu de recherche pour la jeune création, à participer à la création d'un important musée d'art contemporain, Centre Pompidou-Metz et à programmer l'un des lieux les plus excitants en Europe, Vooruit. Il a créé les festivals Possible Futures et (IM)Possible Futures à Gand. Dans ses projets, il essaie, avec plus ou moins de réussite, de développer une éthique basée sur un engagement socio-politique et des principes de solidarité, d'équité, de diversité, de pragmatisme, le tout dans une atmosphère relativement sérieuse.

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