Lettre de Romeo Castellucci au Festival d’Avignon

En 2003, Alternatives théâtrales consacrait un numéro rétrospectif aux vingt-cinq précédentes éditions du Festival d’Avignon (directions successives de Bernard Faivre d’Arcier et Alain Crombecque). Romeo Castellucci y revenait sur ses quatre premiers passages au Festival.

"Giulio Cesare" de Romeo Castellucci, d'après Shakespeare. Photo © Festival d'Avignon.
"Giulio Cesare" de Romeo Castellucci, d'après Shakespeare. Photo © Festival d'Avignon.

Festival,

Je suis venu chez toi avec quatre représentations théâtrales. Avec des hommes, des femmes, des enfants, des animaux et des camions d’objets. J’ai vécu un moment dans ton village. J’y ai occupé trois maisons et un hôtel. Et chaque fois, j’y ai vu la multitude des gens.
Quelle chose étrange que cette multitude. Que faisait-elle là, à chaque nouveau rendez-vous ?

Tous en rang, assis devant une image (lorsqu’il y en avait une). Que voulaient-ils tous ? Manger?

Message numéro un: GIULIO CESARE

Message numéro deux: VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT

Message numéro trois: GENESI, FROM THE MUSEUM OF SLEEP

Message numéro quatre: TRAGEDIA ENDOGONIDIA A. # O2 – AVIGNON – II EPISODIO

Festival, toi et moi, me semble-t-il, avons fait oeuvre d’expansion. Pour d’aucuns, le résultat aura peut-être été odieux ou raté. Mais le sale boulot, il faut bien que quelqu’un le fasse. Pur dans l’impureté et impur dans la pureté, c’est – si je ne m’abuse – ce que je t’ai dit.

D’une certaine manière, je t’ai proposé sur des registres divers une forme de vision qui englobe tout. Et toi, tu as tout accepté. Tu as accepté que quelqu’un détourne, pour toi, la plénitude nominale, et partant réconfortante, de la tradition.

Tu as accepté que quelqu’un, lui-même en position indéniable de corruption, parle de pureté. J’ai voulu, me semble-t-il et si tu en conviens, tuer la langue maternelle. Et Dieu seul sait avec quelle détermination je m’y suis appliqué.

Et encore, jusqu’à rouler dans la poussière la radiance du «je parle». Tu as bu mon métal. Tu as écouté ma ligne de feu. Tu t’es laissé piétiner par les sabots de mon bouc. Tu t’es laissé humilier par un connard quelconque (en l’occurrence, moi) qui a mis en scène la scène du désastre, occasion unique pour sortir et se montrer à découvert.

Toi, tu protégeais mes arrières alors que moi, qui ne suis personne, j’essayais d’assembler une forme de cendre compressée. Quelqu’un qui aurait assisté à la scène aurait trouvé tout cela tellement merveilleux, tellement grotesque.

Au fond, c’est cela, tout simplement, ce que nous avons essayé de faire. Nous avons compris que si nous voulons être sincères, ne serait-ce qu’un peu, tout ce que nous pouvons faire c’est dire la puissance du «non dire» et faire du théâtre un lieu de «seuil» et finalement de fuite. Nous (mais peut-être est-il préférable que je parle
en mon nom, si tu le veux bien), ce qui nous intéresse c’est un théâtre qui ne s’occupe pas du réel et qui n’interprète pas à l’infini les signes du monde comme un sémiologue en vacances de Pâques.

Ce qui nous intéresse nous (c’est-à-dire moi), c’est d’ouvrir une fissure dans le réel et donner l’accès à un autre monde: celui de la conception.

Des mondes et des savoirs différents se conjuguent et s’allient selon des logiques internes et établissent des règles par des voies endocrines propres. Concevoir, c’est « accueillir ». Le ventre de la conception devient ainsi un lieu d’incubation et d’ouverture.

C’est pourquoi je te le dis, tout de go et avec un certain toupet, je crois t’avoir libéré, ne serait-ce qu’un peu, du signe qui ne marque pas.

Je te salue Festival.

Romeo Castellucci, mai 2003.

couv 78-79Ce texte a été publié dans le numéro 78-79 d'Alternatives théâtrales (juillet 2003).

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