Du plus loin que je me souvienne

Le 8 mars 2016, il y a un an jour pour jour, se tenait au Centre-Wallonie Bruxelles de Paris une rencontre publique dans le cadre de la préparation de notre #129 « Scènes de femmes » (paru depuis, en juillet 2016). Selma Alaoui y faisait lecture d’un texte inédit, que nous publions aujourd’hui à l’occasion de la Journée des droits des femmes.

Marie Bos et Aymeric Trionfo dans "Apocalypse bébé", mise en scène Selma Alaoui. Photo: Lou Hérion.
Marie Bos et Aymeric Trionfo dans "Apocalypse bébé", mise en scène Selma Alaoui. Photo: Lou Hérion.

Du plus loin que je me souvienne, la question « qu’est ce que tu veux faire plus tard ? » qu’on vous pose enfant m’avait jetée dans un grand désarroi. J’avais cherché confusément la réponse du haut de mes cinq ou six ans dans un des quelques livres qui se trouvaient à l’époque chez mes parents ; c’était un guide des prénoms. Ce guide recelait la grande magie de contenir le mien de prénom, Selma, chose déjà suffisamment rare pour que je confère immédiatement à l’ouvrage une autorité certaine. Si le livre contenait mon prénom, un prénom que j’entendais peu et qui ne semblait être inscrit nulle part, dans aucune petite ni aucune grande histoire, alors ce livre devait avoir le pouvoir de m’apprendre quelque chose au moins sur mon identité, au mieux sur ma destinée. Dans ce guide, le prénom Selma renvoyait à un seul personnage célèbre : Selma Lagerlöf, auteure du Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède et première femme au monde à reçevoir le Prix Nobel de littérature. Le guide mentionnait aussi « la petite Selma peut être attirée par les métiers d’hommes, notamment celui de pompier ». À l’école primaire, nous sommes allés visiter la caserne des pompiers, et je me rappelle parfaitement le vertige qui m’a saisie à peine quelques échelons gravis, et aussi cette vision d’en bas de l’extrémité de la grande échelle, qui me semblait sans fin, perdue dans les nuages, noyée dans le ciel. Je décidai à cet instant de ne pas devenir pompier. De la prophétie du guide des prénoms, restait alors à mon esprit les termes « métiers d’hommes », et l’image d’un Niels Holgersson volant sur une oie sauvage.

Plus tard, le théâtre est entré dans ma vie. Je n’ai plus aucun souvenir de la porte par laquelle il est entré ; il a été toujours été imbriqué à mon existence, conditionnée sans doute par le goût du drame cher à ma famille.

Le théâtre s’est révélé la suite logique de mon parcours mais ne s’est pas pour autant inscrit dans une simplicité logique de parcours. J’étais une élève brillante. Exprimer le souhait de poursuivre une scolarité plus littéraire que scientifique provoquait déjà un premier deuil pour mes professeurs. Quel gâchis d’être douée pour les études et de s’orienter vers le domaine le moins rationnel et le moins noble… Et en même temps, on comprenait ma décision : j’étais une fille, et les filles se destinent aux carrières dites « sensibles », c’est bien connu.

À cette époque, je me souviens le bonheur d’avoir affirmé mon choix, et pourtant le doute commençait à m’envahir : je ne savais plus si ce choix était l’expression d’une liberté ou au contraire celui d’une aliénation déterminée par mon genre. J’étais une fille, et les filles avaient à cette époque (pas très lointaine) la réputation de fuir la rugosité du scientifique pour laisser s’exprimer leur sensibilité naturelle dans les matières littéraires. Au lycée, une fois assise dans une classe littéraire à composition exclusivement féminine, naquit sans que je le sache le début d’un long conflit entre mon genre et ma pratique professionnelle et artistique. Un conflit qui se poursuit encore aujourd’hui et peut-être ne trouvera jamais de fin.

J’étais une jeune fille de vingt ans et j’aimais le théâtre. Je l’aimais intellectuellement, mais je l’aimais aussi physiquement. J’aimais jouer. J’ai décidé d’intégrer une école de théâtre pour en faire mon métier, mais je ne pouvais me résoudre à être actrice – car le métier ne s’accordait pas avec l’imaginaire d’une destinée que j’avais matricée des années plus tôt. Ce n’était pas un métier «d’homme» et ce n’était pas un métier «noble». J’ai donc délibérément choisi la voie de metteuse en scène, qui me paraissait être un bon compromis : laisser ma sensibilité artistique s’épanouir dans un cadre plus sérieux, moins infamant que le métier de comédienne. Et puis, au fil du temps le désir de jouer m’a rattrapée.

J’exerce aujourd’hui ces deux métiers, actrice et metteuse en scène, au prix d’une longue réflexion et réconciliation de contradictions entre mon conditionnement en tant que femme, une sensibilité traditionnellement attribuée au féminin et mon obstination à ne pas répondre à un rôle normé (ou ce que j’appelerais mon intuition féministe précoce).

Les métiers du théâtre sont hautement problématiques pour une femme, du point de vue identitaire comme du point de vue social. L’actrice traîne avec elle beaucoup de casseroles. Elle doit répondre aux injonctions de beauté, de jeunesse et de fraîcheur faites aux femmes dans notre société, qui se trouvent exacerbées sur une scène. Elle exerce un métier qui par essence répond au désir : jouer, s’intégrer à un projet, à une vision, demande de se conformer d’une façon ou une autre à la vision d’un metteur en scène ou d’un auteur (qui sont le plus souvent des hommes). L’actrice s’inscrit donc dans une tradition séculaire : celles qu’ont les femmes d’exister pour et par le regard des hommes ainsi que d’être des objets désirants et désirés. Enfin, le métier lui-même est encore teinté de toute une série de clichés bien vivants dans les esprits : l’actrice est vaniteuse, menteuse, légèrement fourbe, séductrice, vénale. C’est une femme publique, puisqu’elle choisit de s’exhiber sur une scène plutôt que d’investir le domaine privé, le foyer. C’est une femme publique. Donc, une femme de la rue. Donc, une femme de mauvaise vie.

La metteuse en scène quant à elle, doit faire face à d’autres clichés : quelle drôle d’idée pour une femme de choisir un métier en relation avec le pouvoir (diriger un projet, orienter une équipe, négocier avec les directeurs de théâtre). La metteuse en scène est soupçonnée d’avoir un problème avec sa féminité : ses exigences sont interprétées comme des caprices, sa concentration comme de l’austérité, ses choix comme des lubies. La metteuse en scène peut-être vue comme une mégère, qui se réfugie dans sa virilité pour avoir manqué quelque chose de sa condition de femme.

On en oublierait presque les compétences requises pour exercer ces professions et leur dimension hautement créatrice.

Pour exercer ces deux métiers du théâtre, actrice et metteuse en scène, il faut aimer le théâtre, mais il faut aussi aimer le conflit. Le théâtre mène les femmes au conflit : celui de lutter contre les stéréotypes liés à leur genre et leur pratique, celui de développer liberté et indépendance dans des sphères où leur image est pré-définie par de solides préjugés. Il faut aimer le conflit. Ou pour être plus précise, il faut aimer la dynamique qui naît du conflit, car c’est elle qui fait naître d’autres paysages et découvrir des territoires neufs, à la manière de Nils Holgersson, le petit garçon créé par Selma Lagerlöf, qui parcourt le monde juché sur les ailes d’une oie sauvage.

Pour ma part, j’essaie d’emmener le conflit plus loin en me concentrant sur les nouveaux récits. C’est là que mon travail de comédienne et de metteuse en scène se place, modestement, laborieusement, avec des réussites et des ratés : je travaille aux nouveaux récits. Ce sont eux qui guideront les femmes et les hommes de demain, ce sont eux dont le monde a besoin. La philosophe américaine Donna Harraway utilise une formule qui dit à peu près « we have to make the strong stories weaker and the weak stories stronger » : «nous devons rendre les histoires fortes plus faibles et les histoires faibles plus fortes». Nous devons rendre les histoires dominantes plus faibles et les histoires faibles plus fortes. Nous devons inverser la tendance des mythes qui figent le monde, nous devons rééquilibrer les imaginaires pour les emmener vers d’autres territoires et ouvrir les possibilités. Nous devons réinventer nos récits pour agir et réinventer le monde. Une belle pensée pour les artistes. Une belle pensée pour les femmes et les hommes d’aujourd’hui pour construire demain.

"C'est aujourd'hui le 8 mars ! (I)" - 8 mars 2017, La Bellone, 17h00

Continuons à parcourir les territoires féministes abordés dans le #129 Scènes de femmes, avec Médor à La Bellone de 17h à 19h. La rencontre sera animée par Caroline Godart, chargée de cours à l’IHECS, collaboratrice scientifique à l’ULB, et auteure du livre "The Dimensions of Difference: Space, Time and Bodies in Women’s Cinema and Continental Philosophy".
ALT129_couvAlternatives théâtrales #129 (juillet 2016) "Scènes de femmes"

Enregistrer

Selma Alaoui

Auteur : Selma Alaoui

Actrice, metteuse en scène, Membre du comité de rédaction d'Alternatives théâtrales.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *