Héritière de l’histoire coloniale et de l’histoire ouvrière – Entretien avec Eva Doumbia

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Eva Doumbia, metteuse en scène afropéenne.

Comment définiriez-vous votre travail de création artistique, envisagé à l’aune de la « diversité culturelle » ? Et que revêt selon vous ce terme devenu d’usage courant au sein des institutions culturelles ? 

C’est un terme qui me semble hypocrite, car, normalement, la « diversité », c’est le rassemblement ce qui est divers. Mais, aujourd’hui, on appelle « diversité » ceux qui ne sont pas issus du groupe dominant d’origine européenne  et « blancs», si tant est que le « blanc » cela existe. Mais, « diversité », c’est un terme que moi-même je peux utiliser, selon les contextes, parce que cela va plus vite et aussi parce que le terme « racisé » qu’on emploie dans le collectif « décoloniser les arts » dont je fais partie est souvent mal compris. Je pense que si je devais me définir, je dirais plutôt « issue de l’immigration coloniale ». Moi, je suis héritière de l’histoire coloniale et de l’histoire ouvrière.  Continuer la lecture « Héritière de l’histoire coloniale et de l’histoire ouvrière – Entretien avec Eva Doumbia »

L’éclaireur élégant

Hommage à Jo Dekmine

J’ai longtemps pratiqué le métier de programmateur artistique que Jo Dekmine portait à son degré d’excellence.

Lorsque je devais définir cette occupation en répondant à des gens qui me demandaient, sans rire, « vous faites ça à temps plein ? », j’aimais dire qu’il s’agissait d’une passation de passion, une expression que Jo ne reniait pas.

Durant sa longue vie de programmateur, il a eu l’art de proposer des spectacles qui conjuguent l’originalité d’une démarche artistique et la résonance avec cette étrange époque qui est la nôtre où la création peut à la fois bousculer et émouvoir. Continuer la lecture « L’éclaireur élégant »

« Le non-dit d’une hiérarchisation des valeurs » (entretien avec Alain Foix)

Notre série d’entretiens consacrée aux défis de la diversité reprend son rythme hebdomadaire. Rencontre avec Alain Foix, écrivain, dramaturge, directeur artistique, réalisateur et philosophe.

Alternatives théâtrales : Il semble que le théâtre soit à la traine d’une tendance à la diversification des artistes sensible en particulier dans la danse ou la musique, et à plus forte raison dans l’audiovisuel, depuis des années. Pourquoi une telle résistance ou réticence ?

Alain Foix : La distinction est nécessaire pour faire apparaître la vraie problématique. Le problème du théâtre est à la fois spécifique et à la fois lié à celui des autres arts. Cela est dû à plusieurs facteurs. Si l’on prend la danse par exemple, il faut noter que dans le ballet classique, il n’y a pas moins de difficulté à faire apparaître la différence. L’image de la danse classique française est blanche pour des raisons idéologiques évidentes. La sélection des petits rats de l’opéra pour ne parler que d’eux, se fait autant sur la morphologie que sur la couleur de la peau. Le corps classique n’est pas seulement blanc mais répond à des critères de forme, de poids, de taille très précis. Continuer la lecture « « Le non-dit d’une hiérarchisation des valeurs » (entretien avec Alain Foix) »

« La taille du projet correspond à la taille de mon angoisse »

Entretien avec Yan Duyvendak réalisé par Sylvie Martin-Lahmani, à propos de « Sound of music », du 26 au 28 mars au 104 (Paris).

Après Please, Continue (Hamlet) (création 2011), le performeur suisse Yan Duyvendak présente Sound of Music à Paris. Un cauchemar qui rend heureux, un divertissement qui fait réfléchir, une flamboyante comédie musicale qui parle de chômage et de réchauffement climatique… Phénomène spectaculaire anti-crise, Sound of Music est conçu avec le poète-philosophe Christophe Fiat, les chorégraphes Olivier Dubois et Michael Helland, et le compositeur Andrea Cera. Créé au Festival de la Bâtie à Genève, en 2015, Sound of Music est présenté au CentQuatre-Paris les 26, 27 et 28 mars 2016.  Il y est question de la crise et de ses retentissements, des écarts qui se creusent dans la société. Dans cet entretien, Yan Duyvendak revient sur son processus d’écriture et de création, sur son choix – paradoxal ou au contraire très brechtien – de recourir à un genre considéré comme léger ou « divertissant¹ », pour traiter un sujet grave…

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L’Orestie ramenée à la vie : l’auto re-enactment de Romeo Castellucci

À propos de « Orestea – una commedia organica ? » de Romeo Castellucci.

Au théâtre, remonter un spectacle après vingt ans, cela s’appelle en général une recréation. Le re-enactment étant d’ordinaire réservé au cercle de la performance et de l’art contemporain. Il s’agit littéralement de re-jouer fidèlement le déroulé d’un happening ou d’une intervention historique, de s’en emparer à des fins de célébration, de mémoire, d’archive vivante, ou bien sûr de filiation esthétique, le tout sur base d’un script forgé historiquement par l’artiste auteur. Les candidats au re-enactment s’en emparent (script textuel ou vidéo) afin de reproduire avec exactitude les processus, les intentions, les routines et les séquences d’un geste dont l’esthétique de l’éphémérité et de l’immédiateté n’a pas nécessairement résisté à la prétention ou à la tentation auctoriale, puisque fixé et transmis en tant qu’œuvre.

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« À vous de choisir… »

En mai 2015, à l’occasion des vingt-cinq ans de la compagnie, Transquinquennal lançait un grand plébiscite théâtral : les spectateurs du Théâtre de Liège étaient invités à choisir parmi sept textes lequel serait mis en scène par le collectif en novembre 2015. Devant Michèle Fabien (« Amphitryon »), Konstantin Kostienko (« Diagnostic : Happy Birthday »), Rafael Spregelburd (« La Modestie »), Mac Wellman (« Sept Pipes »), Thorton Wilder (« Notre Petite Ville ») et Stefan Zweig (« Volpone »), c’est le « Moby Dick (en répétition) » d’Orson Welles (d’après Herman Melville) qui s’est imposé par les suffrages. Journal de création, épisode 1/4 : la pré-production, par Bernard Breuse.

25 janvier 2016

Pour être vraiment pertinent, le journal d’une création devrait se dérouler en temps réel, et rendre compte de l’histoire d’un spectacle au moment où il se construit. En tout cas, de mon point de vue, c’est nettement plus passionnant, puisqu’on ne sait encore rien du résultat, on ne sait rien à ce moment-là, du résultat. Connaître la fin de l’histoire change la manière dont on la raconte, dont on l’entend. Ainsi, à peu près tout le monde sait que le capitaine Achab meurt emporté par le cachalot blanc, et cela change le point de vue qu’on a sur eux et sur la manière dont ils se comportent.
Les six représentations de « Moby Dick en répétition » d’Orson Welles ont donc été jouées au Théâtre de Liège du 17 au 23 janvier 2016 et j’avoue, je n’ai tenu aucun journal pendant les répétitions. Et je me rends compte que mes notes sont très parcellaires. En fait, tout a déjà disparu, et il ne me reste plus que des souvenirs pour documenter la chose. Mais peut-on s’y fier ?

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