Les Ressacs du capitalisme

À l’occasion du focus consacré à Agnès Limbos actuellement à Bruxelles au Théâtre des Martyrs et au Théâtre de la Montagne magique, nous publions en accès libre ce texte de Carole Guidicelli à propos du spectacle « Ressacs », paru dans le numéro 126-127 d’Alternatives théâtrales (octobre 2015).

Si, sur le plan des coûts de production, le théâtre de marionnettes est le parent pauvre du théâtre d’acteurs, le théâtre d’objet en est probablement la branche la plus modeste économiquement parlant. Tandis que le marionnettiste construit dans son atelier des effigies qui portent sa signature esthétique, l’artiste « objecteur » donne une seconde vie aux objets les plus anodins (et parfois les plus délabrés) sans les transformer ni les réparer, tout comme il réinvestit les objets manufacturés les plus démodés, les plus kitsch ou les plus enfantins. L’objecteur est un glaneur dont le geste créateur passe d’abord par le ready made détourné.

Dans Ressacs (2015) d’Agnès Limbos et Grégory Houben, l’objet support de l’histoire est une petite figurine de couple en plastique, de celles qu’on met au sommet des pièces-montées de mariage. Rappelant celle déjà utilisée dans Troubles avec le même duo d’acteurs – un spectacle autour des clichés du mariage avec ses mariés et ses lunes de miel interchangeables –, cette nouvelle déclinaison du couple des mariés les vêt ici tous deux de noir. Continuer la lecture « Les Ressacs du capitalisme »

Claude Schmitz : les moyens de ses ambitions

À l’occasion de la reprise du spectacle « Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant », nous publions en accès libre ce texte composé sur base du journal de création tenu par Judith de Laubier et paru dans le numéro 128 d’Alternatives théâtrales (avril 2016).

Par sa virtuosité narrative hors-norme, ses méthodes de travail atypiques et la très forte cohérence artistique de sa démarche, Claude Schmitz s’impose depuis dix ans comme le plus doué des metteurs en scène de sa génération en Belgique francophone¹. Après une recherche concrétisée dans des premiers spectacles à l’étrangeté parfois absconse, l’auteur et metteur en scène bruxellois gagne en générosité à chaque nouveau projet, en réussissant la prouesse de ne jamais baisser ses exigences, tant dans les audaces formelles qu’il s’autorise, que dans l’importance des sujets traités. L’ambition de Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant est démesurée : métaphoriser la crise que traverse le monde occidental à travers le parcours initiatique de trois pieds nickelés, dans une narration découpée en trois parties esthétiquement autonomes (dont la partie centrale est un film de trente minutes réalisé pour l’occasion). Continuer la lecture « Claude Schmitz : les moyens de ses ambitions »

La musique live et la fêlure des mots (2/2)

En deux temps, Georges Banu évoque les liens qu’entretiennent théâtre et musique « live ». Partie 2.

Une visée générationnelle

L’exercice se retrouve dans Apollonia ou le Nouveau cabaret de Warlikowski où régulièrement les épisodes musicaux se distinguent par leur intensité, parfois abusive, trop répétitive. À quoi renvoie un tel déferlement sonore ? Plusieurs hypothèses se dessinent. D’abord, comme jadis pour la vidéo à ses débuts, le désir de rattacher explicitement le théâtre à une modernité générationnelle. Fournir à un public jeune des satisfactions similaires, voire même identiques à celles procurées par les concerts qu’il fréquente avec un engagement éperdu. Comme si les metteurs en scène s’avéraient être révoltés contre le théâtre comme art ancien, suivi prioritairement par un public âgé, peu attiré par les grandes messes des stars rock ou pop. La musique représente un palliatif à cette inquiétude. Continuer la lecture « La musique live et la fêlure des mots (2/2) »

« Nous vivons tous dans l’histoire même si nous n’en habitons que la périphérie »

À l’occasion de la création de « Laïka », nous publions l’entretien avec Ascanio Celestini réalisé et traduit par Laurence Van Goethem en août 2016, initialement publié dans le #130 d’Alternatives théâtrales, « Ancrage dans le réel »

Le dernier spectacle d’Ascanio Celestini, Laika, se situe à la lisière de l’humanité, là où de singulières figures évoluent dans un monde farfelu, marginal, inassimilable. Accompagné sur scène par l’accordéoniste Gianluca Casadei, Celestini porte la voix de ce monde-là à travers un narrateur principal, un faux aveugle alcoolique, mi prophète mi fou, qui dialogue avec un « Pierre » dont la voix (enregistrée) est celle de l’actrice italienne Alba Rohwacher¹. Continuer la lecture « « Nous vivons tous dans l’histoire même si nous n’en habitons que la périphérie » »

La musique live et la fêlure des mots (1/2)

En deux temps, Georges Banu évoque les liens qu’entretiennent théâtre et musique « live ». Partie 1.

Une émotion s’empara de moi lorsque, dans le jury de sélection organisé par un ami, Andrei Serban le créateur de la célèbre Trilogie antique, invitait les candidats à passer de « la parole aux chants » et sous l’emprise de cette découverte le glissement révélateur constitua l’objet d’un des plus accomplis événements organisé dans les années 90 par l’Académie Expérimentale des Théâtres. Un livre lui a été consacré et nous pouvons y retrouver les témoignages les plus divers, les propos concrets de grands artistes qui ont cultivé cet exercice du « voyage » sonore, source d’une palpitation affective ou d’une rupture agressive. Soit le camaïeu des sons, soit la déchirure des songs. Soit la remontée des échos de l’origine sacrée, soit l’insertion des mélodies urbaines, soit la Grèce, soit l’Allemagne! Avec comme terme intermédiaire l’Italie et le parlarcantando de Monteverdi. Cette indécision fut placée par Heiner Müller sous le signe du fameux propos de Wittgenstein: « Ce dont nous ne pouvons plus parler il faut le taire » car l’écrivain sensible à la question avancée répondit: « Ce dont nous ne pouvons plus parler il faut le chanter ».  Continuer la lecture « La musique live et la fêlure des mots (1/2) »

Faire le trottoir sur le plateau

À propos de « Looking for the putes mecs », d’Anne Thuot et Diane Fourdrignier.

Alors que je me trouve à Téhéran, je ne peux m’empêcher de repenser à ce spectacle vu à La Balsamine (Bruxelles) récemment. Anne Thuot et Diane Fourdrignier y investiguent notre rapport au désir et à la sexualité avec une insolence salutaire. Lors d’une soirée d’anniversaire sans doute bien arrosée, elles se sont mis en tête de se trouver un prostitué, un homme, pour elles. Continuer la lecture « Faire le trottoir sur le plateau »

Du sadisme au marxisme : itinéraire d’une conversion.

Le segment « Achat d’un esclave », issue de « Pétrole » de Pasolini, est mis en scène par Frédéric Dussenne à l’occasion des vingt ans de sa compagnie. Rencontre.

Pour le vingtième anniversaire de sa compagnie « L’Acteur et l’Écrit », Frédéric Dussenne s’offre et nous offre un « objet de théâtre » qui est comme un « autoportrait » en abîme de toute son œuvre. Hommage à l’Écrit via un de ses maîtres, Pier Paolo Pasolini, chrétien, marxiste et homosexuel dont il a déjà monté deux œuvres, « Bête de style »  et « Affabulazione ». Cadeau à un jeune Acteur, Adrien Drumel, un de ses élèves, aux allures de jeune Christ. Avec Frédéric, muet mais inclus physiquement dans la mise en scène. Dans un lieu intime, son lieu de répétition, à un moment crépusculaire, la tombée du jour. Proximité totale des 14 à 18 spectateurs, admis autour d’une grande table donnant soit sur un paysage urbain soit sur un lieu scénique nu. Ajoutez que l’entrée est « libre », comme un cadeau dans le cadeau d’anniversaire. Continuer la lecture « Du sadisme au marxisme : itinéraire d’une conversion. »

Une écriture scénique émancipée

À propos d’ « Espæce » d’Aurélien Bory

Plusieurs mois après sa création à l’Opéra d’Avignon, j’ai découvert Espæce d’Aurélien Bory à l’Hippodrome de Douai. Le titre contracté est un mot-valise qui traduit pour la scène, comme l’ensemble du projet, celui de Georges Perec, Espèces d’espaces, ce subtil essai introspectif consacré à la place du sujet, du moi, de l’individu dans les espaces qu’il habite ou qu’il traverse. “Vivre c’est passer d’un espace à l’autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner”, précise le malicieux auteur oulipien de La Vie mode d’emploi et de La Disparition dans les dernières lignes de son avant-propos. Continuer la lecture « Une écriture scénique émancipée »

Au Seuil du mal

Dans « Lus » du Teatro delle Albe, le spectateur vit une transgression inexplicable – un choc pour l’homme éclairé.

Texte publié dans Theater der Zeit, septembre 16

C’est une histoire vraie, venue d’un petit village d’Emilie-Romagne dans l’Italie de la fin du XIXe siècle ; l’histoire de Bêlda, une femme rejetée et moquée, que l’on prend pour une sorcière. Continuer la lecture « Au Seuil du mal »

À l’écoute d’ « Une Chambre en Inde » au Théâtre du Soleil 

Évocation du dernier spectacle d’Ariane Mnouchkine, avec le compositeur Jean-Jacques Lemêtre

Décembre 2016, Cartoucherie de Vincennes. Nous sommes dans Une chambre, en Inde. Pourtant, de cette Inde, nous glissons très rapidement vers le Japon, la Syrie, l’Arabie Saoudite ou encore l’Islande, comme un point d’ancrage aux multiples fenêtres pour dire le monde contemporain et son chaos. A l’issue d’une représentation, Jean-Jacques Lemêtre, fidèle compagnon de route du Théâtre du Soleil depuis 1979, m’accueille dans son atelier pour m’y conter le processus de création et sa démarche musicale.

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