Génération extime

À propos de « Nous voir nous Cinq visages pour Camille Brunelle », de Guillaume Corbeil, mise en scène Antoine Lemaire.

Pour son nouveau spectacle, Antoine Lemaire, animateur de la compagnie THEC (Théâtre en Cambrésis)¹ a rencontré une œuvre qui lui correspond bien et s’inscrit parfaitement dans sa quête, celle d’une traduction scénique des comportements sociaux et affectifs des adolescents et jeunes gens d’aujourd’hui : leurs interrogations, leurs engouements, leurs angoisses, leurs crises d’identité, leur désespoir aussi parfois. Continuer la lecture « Génération extime »

Du plus loin que je me souvienne

Le 8 mars 2016, il y a un an jour pour jour, se tenait au Centre-Wallonie Bruxelles de Paris une rencontre publique dans le cadre de la préparation de notre #129 « Scènes de femmes » (paru depuis, en juillet 2016). Selma Alaoui y faisait lecture d’un texte inédit, que nous publions aujourd’hui à l’occasion de la Journée des droits des femmes.

Du plus loin que je me souvienne, la question « qu’est ce que tu veux faire plus tard ? » qu’on vous pose enfant m’avait jetée dans un grand désarroi. J’avais cherché confusément la réponse du haut de mes cinq ou six ans dans un des quelques livres qui se trouvaient à l’époque chez mes parents ; c’était un guide des prénoms. Ce guide recelait la grande magie de contenir le mien de prénom, Selma, chose déjà suffisamment rare pour que je confère immédiatement à l’ouvrage une autorité certaine. Continuer la lecture « Du plus loin que je me souvienne »

Dramaturgie sans dramaturge

À quelques jours de la publication du #131 de notre revue (« Écrire, comment ? », sortie le 24 mars 2017), Benoît Hennaut nous propose la traduction inédite d’un texte récent du critique, curateur et performeur anglais Adrian Heathfield.

par Adrian Heathfield, traduit de l’anglais par Benoît Hennaut

Partout où la dramaturgie se conçoit comme une pratique qui s’imagine en amont d’un événement, elle se réduit à une forme d’auctorialité et de pouvoir implicite ; le dramaturge désignera « l’auteur », le « metteur en scène » ou le « chorégraphe ». La dramaturgie n’appartient pas à un sujet ou à une temporalité révolues. La dramaturgie, pour autant qu’on puisse la définir, est une pratique qui nous permet de nous défaire des erreurs de l’intentionnalité et de perturber des économies fondées sur des notions d’individualisme. Après tout, la dramaturgie n’est ni la source originelle ni le réceptacle final du sens d’une œuvre, mais plutôt l’agent d’un processus partagé de production de sens. La dramaturgie a lieu durant l’événement qu’est un spectacle – même si les activités principales d’un dramaturge ont lieu au cours de ce qu’on appelle une répétition. Chaque événement qu’est un spectacle est la répétition d’un autre événement, chaque répétition est un événement. Bien qu’elle requière de la recherche, la dramaturgie, en tant que pratique, naît du fait d’assister à l’événement qu’elle accompagne. On pourrait dire qu’il s’agit d’une forme de réactivité, une manière de parler avec et à propos de l’événement, laissant ses traces ici et là. Continuer la lecture « Dramaturgie sans dramaturge »

Iphigénies du 21ème siècle

De retour du Festival de lectures « Prise directe », Selma Alaoui rend compte de deux textes découverts : « Iphigénie à Splott » de Gary Owen et « 7 minutes » de Stefano Massini.

Il existe des œuvres dramatiques qui, à peine les a-t-on effleurées, viennent vous habiter pour longtemps. Mais comment donner à voir la force de certains textes avant même qu’ils n’aient pu être articulés en spectacles ? C’est le pari du Festival « Prise directe », qui a vu naître sa troisième édition au mois de février 2017. Implanté en métropole lilloise et initié par Capucine Lange et Arnaud Anckaert (respectivement directrice et conseiller artistique de la programmation), le festival s’articule autour de lectures de pièces contemporaines – des œuvres pouvant différer dans leur style, mais se faisant toujours écho par le geste d’écriture qui les anime.  Continuer la lecture « Iphigénies du 21ème siècle »

Les Ressacs du capitalisme

À l’occasion du focus consacré à Agnès Limbos actuellement à Bruxelles au Théâtre des Martyrs et au Théâtre de la Montagne magique, nous publions en accès libre ce texte de Carole Guidicelli à propos du spectacle « Ressacs », paru dans le numéro 126-127 d’Alternatives théâtrales (octobre 2015).

Si, sur le plan des coûts de production, le théâtre de marionnettes est le parent pauvre du théâtre d’acteurs, le théâtre d’objet en est probablement la branche la plus modeste économiquement parlant. Tandis que le marionnettiste construit dans son atelier des effigies qui portent sa signature esthétique, l’artiste « objecteur » donne une seconde vie aux objets les plus anodins (et parfois les plus délabrés) sans les transformer ni les réparer, tout comme il réinvestit les objets manufacturés les plus démodés, les plus kitsch ou les plus enfantins. L’objecteur est un glaneur dont le geste créateur passe d’abord par le ready made détourné.

Dans Ressacs (2015) d’Agnès Limbos et Grégory Houben, l’objet support de l’histoire est une petite figurine de couple en plastique, de celles qu’on met au sommet des pièces-montées de mariage. Rappelant celle déjà utilisée dans Troubles avec le même duo d’acteurs – un spectacle autour des clichés du mariage avec ses mariés et ses lunes de miel interchangeables –, cette nouvelle déclinaison du couple des mariés les vêt ici tous deux de noir. Continuer la lecture « Les Ressacs du capitalisme »

Claude Schmitz : les moyens de ses ambitions

À l’occasion de la reprise du spectacle « Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant », nous publions en accès libre ce texte composé sur base du journal de création tenu par Judith de Laubier et paru dans le numéro 128 d’Alternatives théâtrales (avril 2016).

Par sa virtuosité narrative hors-norme, ses méthodes de travail atypiques et la très forte cohérence artistique de sa démarche, Claude Schmitz s’impose depuis dix ans comme le plus doué des metteurs en scène de sa génération en Belgique francophone¹. Après une recherche concrétisée dans des premiers spectacles à l’étrangeté parfois absconse, l’auteur et metteur en scène bruxellois gagne en générosité à chaque nouveau projet, en réussissant la prouesse de ne jamais baisser ses exigences, tant dans les audaces formelles qu’il s’autorise, que dans l’importance des sujets traités. L’ambition de Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant est démesurée : métaphoriser la crise que traverse le monde occidental à travers le parcours initiatique de trois pieds nickelés, dans une narration découpée en trois parties esthétiquement autonomes (dont la partie centrale est un film de trente minutes réalisé pour l’occasion). Continuer la lecture « Claude Schmitz : les moyens de ses ambitions »

La musique live et la fêlure des mots (2/2)

En deux temps, Georges Banu évoque les liens qu’entretiennent théâtre et musique « live ». Partie 2.

Une visée générationnelle

L’exercice se retrouve dans Apollonia ou le Nouveau cabaret de Warlikowski où régulièrement les épisodes musicaux se distinguent par leur intensité, parfois abusive, trop répétitive. À quoi renvoie un tel déferlement sonore ? Plusieurs hypothèses se dessinent. D’abord, comme jadis pour la vidéo à ses débuts, le désir de rattacher explicitement le théâtre à une modernité générationnelle. Fournir à un public jeune des satisfactions similaires, voire même identiques à celles procurées par les concerts qu’il fréquente avec un engagement éperdu. Comme si les metteurs en scène s’avéraient être révoltés contre le théâtre comme art ancien, suivi prioritairement par un public âgé, peu attiré par les grandes messes des stars rock ou pop. La musique représente un palliatif à cette inquiétude. Continuer la lecture « La musique live et la fêlure des mots (2/2) »

« Nous vivons tous dans l’histoire même si nous n’en habitons que la périphérie »

À l’occasion de la création de « Laïka », nous publions l’entretien avec Ascanio Celestini réalisé et traduit par Laurence Van Goethem en août 2016, initialement publié dans le #130 d’Alternatives théâtrales, « Ancrage dans le réel »

Le dernier spectacle d’Ascanio Celestini, Laika, se situe à la lisière de l’humanité, là où de singulières figures évoluent dans un monde farfelu, marginal, inassimilable. Accompagné sur scène par l’accordéoniste Gianluca Casadei, Celestini porte la voix de ce monde-là à travers un narrateur principal, un faux aveugle alcoolique, mi prophète mi fou, qui dialogue avec un « Pierre » dont la voix (enregistrée) est celle de l’actrice italienne Alba Rohwacher¹. Continuer la lecture « « Nous vivons tous dans l’histoire même si nous n’en habitons que la périphérie » »

La musique live et la fêlure des mots (1/2)

En deux temps, Georges Banu évoque les liens qu’entretiennent théâtre et musique « live ». Partie 1.

Une émotion s’empara de moi lorsque, dans le jury de sélection organisé par un ami, Andrei Serban le créateur de la célèbre Trilogie antique, invitait les candidats à passer de « la parole aux chants » et sous l’emprise de cette découverte le glissement révélateur constitua l’objet d’un des plus accomplis événements organisé dans les années 90 par l’Académie Expérimentale des Théâtres. Un livre lui a été consacré et nous pouvons y retrouver les témoignages les plus divers, les propos concrets de grands artistes qui ont cultivé cet exercice du « voyage » sonore, source d’une palpitation affective ou d’une rupture agressive. Soit le camaïeu des sons, soit la déchirure des songs. Soit la remontée des échos de l’origine sacrée, soit l’insertion des mélodies urbaines, soit la Grèce, soit l’Allemagne! Avec comme terme intermédiaire l’Italie et le parlarcantando de Monteverdi. Cette indécision fut placée par Heiner Müller sous le signe du fameux propos de Wittgenstein: « Ce dont nous ne pouvons plus parler il faut le taire » car l’écrivain sensible à la question avancée répondit: « Ce dont nous ne pouvons plus parler il faut le chanter ».  Continuer la lecture « La musique live et la fêlure des mots (1/2) »

Faire le trottoir sur le plateau

À propos de « Looking for the putes mecs », d’Anne Thuot et Diane Fourdrignier.

Alors que je me trouve à Téhéran, je ne peux m’empêcher de repenser à ce spectacle vu à La Balsamine (Bruxelles) récemment. Anne Thuot et Diane Fourdrignier y investiguent notre rapport au désir et à la sexualité avec une insolence salutaire. Lors d’une soirée d’anniversaire sans doute bien arrosée, elles se sont mis en tête de se trouver un prostitué, un homme, pour elles. Continuer la lecture « Faire le trottoir sur le plateau »