Ascanio Celestini, subjectif, indirect, libre

À l’occasion de la reprise de Discours à la Nation de David Murgia et Ascanio Celestini au Théâtre National, nous reprenons ici un extrait de ce texte paru dans le #120 « Les théâtres de l’émotion ».

La langue utilisée par Celestini, un italien régional romain, est l’expression de son identité personnelle mais c’est aussi la voix d’une communauté. En Belgique, il est « traduit » en direct par Patrick Bebi. Ensemble, ils ont développé une façon unique de faire passer d’une langue à l’autre, en direct, un texte. Ses spectacles en partie improvisés ne peuvent se plier aux surtitrages :

« Je  n’apprends pas un texte par cœur, je me le remémore à chaque fois. Je le raconte avec mes mots à moi. Je les dis avec ma voix, mon corps, ma barbe. » Continuer la lecture « Ascanio Celestini, subjectif, indirect, libre »

Entretien avec Marguerite Duras (2/2)

En 1983, dans les pages du numéro 14 d’Alternatives théâtrales, Jacqueline Aubenas s’entretenait avec Marguerite Duras. À l’occasion de la création du spectacle « La Musica Deuxième » au Théâtre Océan Nord (mise en scène Guillemette Laurent), nous publions cette archive en deux parties.

J. A. : Vous mettez à nu le cinéma, l’amour, la méchanceté.

M. D. : Je ne les accuse plus. Je permets de les admettre. Voir est déjà intolérable, dur. Alors, le dire ! Continuer la lecture « Entretien avec Marguerite Duras (2/2) »

Entretien avec Marguerite Duras (1/2)

En 1983, à l’occasion du numéro 14 d’Alternatives théâtrales, Jacqueline Aubenas s’entretenait avec Marguerite Duras. À l’occasion de la création du spectacle « La Musica Deuxième » au Théâtre Océan Nord (mise en scène Guillemette Laurent), nous publions cette archive en deux parties.

C’était à Bruxelles. en mars 81. Jacques Ledoux et la Cinémathèque royale de Belgique avaient organisé une rétrospective des films de Marguerite Duras. En sa présence. Elle est venue avec Yann Andréa. Elle est descendue à l’Astoria, rue Royale. Une fin d’après-midi, entre deux films, nous avons parlé. Dans l’atmosphère feutrée du hall et du bar. Dans ce climat ouaté des hôtels de qualité, un peu viscontiens. Des familles silencieuses et bien élevées s’attardaient après les agapes du déjeuner. Des petites filles qui s’ennuyaient d’être trop sages trop longtemps couraient entre les tables sans oser faire du bruit. L’une d’elles a monté ses gammes. D’une manière maladroite et grêle. Nous l’avons regardée et elle est partie, confuse, aussi rose que sa robe. Nous avons commandé du « blanc de blanc » bien frais. Il y avait des fleurs et des maîtres d’hôtel. Le lieu était devenu quelque chose qui ressemblait à Marguerite Duras. À ce qu’elle écrit et dit, transformé par l’alchimie d’une présence. Continuer la lecture « Entretien avec Marguerite Duras (1/2) »

Dramaturges

En 1999, Joseph Danan ouvrait le n°61 d’Alternatives théâtrales « Écrire le théâtre aujourd’hui » avec ce texte. En guise de prélude à la parution du n°131 « Écrire, comment ? » (mars 2017), nous le re-publions aujourd’hui.

On ne le sait que trop, le XXe siècle théâtral est le siècle du metteur en scène… Il ne s’agit pas ici de brandir contre lui l’auteur oublié. Soyons juste, il l’est de moins en moins. Depuis quelque temps il a entamé son retour. Un long retour. Continuer la lecture « Dramaturges »

Sur la ligne rouge

Notes sur Des Arbres à abattre, mise en scène de Krystian Lupa (texte publié dans le n°128 d’Alternatives théâtrales).

Avec Wyncinka / Des Arbres à abattre, créé en 2014 à Wroclaw et qui a marqué le Festival d’Avignon 2015, Krystian Lupa retrouve l’écriture de Thomas Bernhard : auteur fétiche avec lequel il dialogue régulièrement depuis main- tenant un quart de siècle¹, par la mise en scène de ses pièces de théâtre mais aussi, et peut-être plus encore, par l’adaptation de ses textes romanesques. Continuer la lecture « Sur la ligne rouge »

Des valses données dans un avion

En juillet 2005, à l’occasion du Festival d’Avignon dont Jan Fabre était l’artiste associé, Alternatives théâtrales publiait dans son numéro 85-86 (épuisé depuis) un entretien avec Krzysztof Warlikowski.

Piotr Gruszczynski : Lors de la première de KROUM, tu as donné une interview au cours de laquelle tu as dit : « Je ne sais pas si avec KROUM, je ne me détourne pas de ces feux sacrés dont je brûlais durant ces cinq, six dernières années.» C’est une phrase très forte. Signifie-t-elle la fin de la révolte dans ton théâtre ?

Krzysztof Warlikowski : Le théâtre appartient aux jeunes metteurs en scène, à ceux qui l’abordent pleins d’impétuosité et dont l’énergie emmagasinée s’exprime dans les premières réalisations. L’homme mûr commence un peu plus à calculer, à aller dans le sens de la réflexion, à mettre de l’ordre dans ses pensées. Continuer la lecture « Des valses données dans un avion »

Toute la mer

Antoine habitait le théâtre, y passant le plus clair de son temps, mais le théâtre l’habitait, en comédien qu’il avait si longtemps voulu être, et qu’il était, en fin de compte, en sus, comme quelqu’un qui n’a plus rien à perdre¹. C’est pourquoi il donnait l’impression, il me donnait, à moi, cette impression de désirer tant faire et être que sa seule vie n’y pouvait suffire. Représenter la mer ; voilà tout simplement ce qu’il cherchait, accomplir des miracles, ce qui se traduisait, pour le matérialiste qu’il était, par monter et montrer sur une scène de théâtre ce qui n’est pas représentable².

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Lettre de Romeo Castellucci au Festival d’Avignon

En 2003, Alternatives théâtrales consacrait un numéro rétrospectif aux vingt-cinq précédentes éditions du Festival d’Avignon (directions successives de Bernard Faivre d’Arcier et Alain Crombecque). Romeo Castellucci y revenait sur ses quatre premiers passages au Festival.

Festival,

Je suis venu chez toi avec quatre représentations théâtrales. Avec des hommes, des femmes, des enfants, des animaux et des camions d’objets. J’ai vécu un moment dans ton village. J’y ai occupé trois maisons et un hôtel. Et chaque fois, j’y ai vu la multitude des gens.
Quelle chose étrange que cette multitude. Que faisait-elle là, à chaque nouveau rendez-vous ?

Tous en rang, assis devant une image (lorsqu’il y en avait une). Que voulaient-ils tous ? Manger?

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Avant la première

« Accents toniques » est un recueil de notes, la plupart inédites, rédigées depuis 1973 par Jean-Marie Piemme. Extrait 6 : note d’octobre 1998 (première publication dans le numéro 58-59 d’Alternatives théâtrales).

– AVANT LA PREMIÈRE. Je suis assis. La salle est dans la pénombre, le plateau est faiblement allumé. Je ne sais pourquoi, je me souviens tout à coup qu’un jour, après avoir regardé un match de foot, je m’étais demandé si les joueurs – comme souvent les acteurs de théâtre – pissent avant d’entrer en jeu. C’était une question assez triviale, j’en conviens. Mais pourquoi faudrait-il se l’interdire dès l’instant où le théâtre, le sport, mettent en branle des corps humains ? Et cette interrogation n’était pas sitôt venue qu’elle fit remonter de ma mémoire un souvenir, celui d’une émission de radio que j’avais entendue il y a longtemps, où Mary Marquet, une grande actrice, celle-là, un de ces monstres sacrés à l’ancienne, déclarait avec un aplomb inimaginable (je cite approximativement): « on n’est pas vraiment actrice si on n’a jamais pissé dans l’évier de sa loge ». Ha ! J’imagine d’ici la scène ! La grande Marquet un pied sur une chaise, l’autre sur le lavabo, relevant la robe d’Hermione, et s’efforçant de pisser trois ultimes gouttes pendant que le régisseur de plateau frappe à la porte de la loge en disant : « madame Marquet en scène dans une minute ! »

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Les confins au centre du monde – Entretien avec Maria Casarès

En 1990, Serge Saada s’entretenait avec Maria Casarès. Dans le cadre du numéro consacré à l’oeuvre de Bernard-Marie Koltès, l’actrice revenait sur son personnage de Cécile dans « Quai Ouest » et sur l’écriture du dramaturge disparu neuf mois plus tôt. Entretien publié dans le numéro 35-36 d’Alternatives théâtrales.

Mon premier choc a été Casarès dans Médée. C’est ça qui m’a fait écrire. Elle m’a inspiré des rôles. Elle a joué dans Quai Ouest et je m’en mords les doigts, parce que, pour quelqu’un comme elle, il faut écrire un grand rôle sur mesure, une pièce où elle est pratiquement seule. Je vais écrire une pièce pour Casarès, quelque chose que je prendrai dans le livre de Job.

Bernard-Marie Koltès

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