FINAL CUT DE MYRIAM SADUIS. UNE ENQUÊTE INTIME SUR UN CAUCHEMAR COLONIAL 

 L’origine de Final Cut, ce n’est pas tant la mort de ma mère que le succès d’un racisme politique vécu d’abord de manière intrafamiliale encore enfant. J’en ai pris conscience en 2002, l’année où Jean-Marie Le Pen passait au second tour des élections présidentielles1

Nous reviendrons longuement avec Myriam Saduis, autrice, metteuse en scène et actrice, sur l’écriture de Final Cut, sur ses origines familiales complexes et sur sa mise en scène qui met à distance le personnage qu’elle incarne, et dont elle dit : « C’est moi et ce n’est pas moi, c’est mon texte.» 

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Sachli Gholamalizad ou la rage des origines

Prochainement au KVS à Bruxelles, vous pourrez assister à la Trilogie Sachli Gholamalizad : A REASON TO TALK ; LET US BELIEVE IN THE BEGINNING OF THE COLD SEASON ; (NOT) MY PARADISE. A cette occasion nous vous invitons à lire ou relire un extrait d’un texte de Christian Jade publié dans Lettres persanes et scènes d’Iran, #132, juin 2017.

(extrait) 

(…)

En Flandre, où elle a atterri à l’âge de cinq ans avec sa mère et ses deux frères, il y a trente ans, Sachli Gholamalizad est une vedette de cinéma et surtout de séries TV. Dans Bunker, qui déroule ses enquêtes policières dans le cadre d’une équipe de la Sûreté de l’État, son personnage, Farah Tehrani, est à son image : une jeune Flamande, fière de ses origines iraniennes et qui n’a pas froid aux yeux. Mais Sachli Gholamalizad a une identité plus subtile et d’autres ambitions esthétiques : créer sa propre oeuvre de haut niveau, mêlant cinéma et théâtre documentaire, pour raconter son histoire d’exilée et sa relation agressive, complexe à sa mère, sa famille et ses deux pays, l’Iran et la Belgique. On a pu voir cette saison, au KVS, en flamand, puis au Théâtre National, en français, deux volets d’une trilogie. Elle y règle ses comptes, en Belgique, avec sa mère, dans A Reason to talk, un solo qui a remporté un premier prix au prestigieux Fringe Festival d’Edimbourg (2014).

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Avignon 2019 « Pelléas et Mélisande » de M. Maeterlinck : un tragique quotidien appuyé sur la poésie de l’image.

L’opéra de Claude Debussy a pratiquement éclipsé le texte original, plus nuancé, de Maeterlinck, plein de failles mystérieuses. Magnifié par une musique bénéficiant d’une aura universelle, porté par des mises en scène souvent exceptionnelles (comme celle de Katy Mitchell à Aix en 2016) l’opéra a mis à l’arrière-plan la pièce de théâtre. A Avignon Julie Duclos a relevé le défi avec panache et pertinence.

Avec son équipe très soudée (Emilie Noblet pour le film initial, Hélène Jourdan pour la scénographie) Julie Duclos donne une sensibilité contemporaine à ce drame symboliste, sans en trahir le sens. La sensation d’effondrement d’un monde inspire son intro filmée dans la forêt et les très beaux inserts qui rythment le récit d’une symphonie de couleurs sombres et de saisons menaçantes. Une allusion discrète, oblique, jamais littérale aux menaces actuelles sur la nature. Et le mélange du film et du théâtre multiplie les angles visuels qui soutiennent le texte et le jeu des acteurs, tous excellents.  La partie si ambigüe des amours furtives de Pelléas (fragile Mathieu Sampeur) et Mélisande (Alix Riemer, habile meneuse de jeu) est traitée en nuances.. Vincent Diesez en Golaud n’est pas un jaloux caricatural mais un animal blessé, parfaitement odieux dans la scène où il oblige le petit Yniold à jouer les voyeurs. Ce visage d’enfant manipulé par un adulte, projeté sur grand écran, est inoubliable et d’une terrible actualité. Continuer la lecture « Avignon 2019 « Pelléas et Mélisande » de M. Maeterlinck : un tragique quotidien appuyé sur la poésie de l’image. »

Remettre en question nos privilèges (entretien avec Sidi Larbi Cherkaoui)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie prochaine du #133) : entretien avec Sidi Larbi Cherkaoui.

Christian Jade : Quand on est fils d’immigrés en Belgique (avec des parents musulmans et catholiques), comment s’en tire-t-on ?

Sidi Larbi Cherkaoui : Quand on est enfant d’immigrés, on ne peut pas se retourner sur les richesses de nos parents. Parce que ces richesses-là sont dans le pays d’origine. Même s’il est difficile pour un jeune Flamand de trouver du travail, il a un contexte familial beaucoup plus stable pour être rassuré et se faire aider. Pour ceux qui n’ont pas ces ressources-là dans leurs familles, c’est tout ou rien. Soit on a de la chance, soit on travaille dur, et ça paie. Et à un moment donné, on arrive quelque part. Soit on n’a pas de chance et on n’a nulle part où se réfugier. Continuer la lecture « Remettre en question nos privilèges (entretien avec Sidi Larbi Cherkaoui) »

Babetida Sadjo dans « Les murs murmurent » : Masculin/féminin, père/fille, théâtre/cinéma

 Dialogue avec Christian Jade

Babetida Sadjo, née en Guinée Bissau, passée par le Vietnam, a atterri en Belgique… au Conservatoire de Bruxelles, il y a dix-sept ans. Depuis lors elle s’est fait remarquer au théâtre et au cinéma. Nominée dès 2009 « jeune espoir » par les Prix de la Critique pour sa prestation dans Le masque du dragon de Philippe Blasband, elle inspire à Pietro Pizzuti un très beau spectacle sur l’excision en Afrique (L’Initiatrice), lauréat du meilleur texte (2012). En France, elle a joué cette saison aux côtés de Romane Bohringer et Hippolyte Girardot dans Terre noire de Stefano Massini, mise en scène d’Irina Brook, passée par le Théâtre de Namur (janvier 2017). Continuer la lecture « Babetida Sadjo dans « Les murs murmurent » : Masculin/féminin, père/fille, théâtre/cinéma »

« Des espaces partagés » (entretien avec Jan Goossens )

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Jan Goossens, directeur artistique du Festival de Marseille (après l’avoir été de 2001 à 2016 au KVS – Théâtre Royal Flamand de Bruxelles).

Christian Jade : Existe-t-il, selon vous, un problème spécifique d’accès des artistes issus de l’immigration aux scènes européennes ?

Jan Goossens : Oui. L’offre culturelle officielle dans nos grandes villes ne reflète pas la réalité métissée de ces territoires. Toutes sortes de prétextes sont bons pour éviter de parler du problème et de trouver des solutions : les acteurs de la diversité n’auraient pas la formation, donc pas la qualité qu’il faut ; il y aurait un obstacle linguistique ; il y aurait des divergences esthétiques qui rendent impossible des collaborations artistiques, etc. En même temps, on ne peut pas attendre du monde culturel de résoudre à lui tout seul un problème qui se pose aussi dans le monde de l’enseignement, ou des médias. Notre société est divisée et fragmentée, et malheureusement il n’y a pas d’exception culturelle. Continuer la lecture « « Des espaces partagés » (entretien avec Jan Goossens ) »

« Travailler à l’équilibre des récits multiples du monde » (entretien avec Etienne Minoungou)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Etienne Minoungou, acteur, metteur en scène et directeur du festival Les Récréâtrales (Ouagadougou).

Christian Jade : Qu’est-ce que la diversité culturelle pour vous ?

Etienne Minoungou : Pour moi, c’est inviter l’ailleurs dans la construction de nos points de vue. Le monde est venu à nous, Africains, de façon violente et à l’heure actuelle, nous sommes dans l’obligation du dialogue, même s’il y a encore des relations conflictuelles. Il faut donc laisser entrer le monde de l’autre chez soi pour trouver une nouvelle manière de pouvoir être ensemble aujourd’hui. On doit travailler à l’équilibre des récits multiples du monde, on ne peut plus faire autrement : c’est ça la diversité culturelle.

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« Connaître l’histoire de cette couleur » (entretien avec Guy Cassiers)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Guy Cassiers, metteur en scène et directeur du Toneelhuis d’Anvers.

Existe-t-il, selon vous, un problème spécifique d’accès des artistes issus de l’immigration aux scènes européennes ? 

Guy Cassiers : Nos villes, grandes ou moins grandes, sont devenues multiculturelles et super-diverses. L’évolution démographique le prouve sans conteste. Les politiques qui veulent encore nous faire croire que nous avons le choix en la matière se moquent de nous et d’eux-mêmes. La diversité est un fait accompli. Nos villes sont devenues des lieux de rencontre, et par là-même des lieux de conflits, au cœur desquels l’histoire et le monde se télescopent. Les villes européennes portent les traces de leur passé colonial, de l’immigration ouvrière et des conflits internationaux que les réfugiés apportent avec eux. Ce mélange produit un nouveau terreau culturel. Toutes ces histoires doivent être racontées, toutes ces voix entendues. Nous sommes devant une importante croisée des chemins : comment les structures artistiques doivent-elles se joindre aux nouvelles énergies culturelles et artistiques dans nos villes et vice versa ? Ceci exige des structures artistiques une autre attitude, une autre disponibilité, un dialogue plus ouvert qu’auparavant, dans une société plus homogène.   Continuer la lecture « « Connaître l’histoire de cette couleur » (entretien avec Guy Cassiers) »

« Élargir la prise de conscience collective » (entretien avec Bernard Foccroulle)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Bernard Foccroulle, directeur du Festival d’Aix-en-Provence.

Il est d’usage aujourd’hui de critiquer les institutions publiques au motif de leur incapacité à intégrer la diversité culturelle de nos sociétés multiculturelles ? Existe-t-il, selon vous, un problème spécifique d’accès des artistes issus de l’immigration aux scènes européennes ? 

Oui, je pense que les institutions culturelles françaises et européennes ont pris du retard par rapport à l’évolution de la diversité de nos villes et de nos populations. Dans le domaine de la musique et de l’opéra, la situation me semble particulièrement alarmante : la plupart des maisons d’opéra européennes accordent une place absolument marginale aux artistes issus de l’immigration et aux cultures non occidentales.    Continuer la lecture « « Élargir la prise de conscience collective » (entretien avec Bernard Foccroulle) »

« Il y a deux siècles, les petits bourgeois étaient culturellement des immigrés » (entretien avec Milo Rau)

Metteur en scène et directeur de théâtre suisse né à Berne il y a 40 ans, sociologue formé en France par Pierre Bourdieu et Tsvetan Todorov, fondateur de l’International Institute of political murder (IIPM, maison de production de théâtre documentaire), auteur et metteur en scène des spectacles « Hate Radio », « Compassion », « Five Easy Pieces » et « Empire », depuis peu à la direction artistique du NT Gent, Milo Rau répond à notre questionnaire sur les défis de la diversité.

Christian Jade : Existe-t-il selon vous un problème spécifique d’accès des artistes issus de l’immigration sur les scènes européennes ? En particulier en Belgique que vous connaissez bien pour y avoir monté de nombreux projets en lien avec notre période coloniale Hate Radio, Compassion, Five easy pieces. Et que vous venez d’être nommé à la tête du théâtre NTGent.

Milo Rau : Oui, je crois que ce problème existe et il est très visible : il n’y a pas assez de projets ni assez d’artistes issus de l’immigration dans une majorité  de salles de théâtre européen. Il faut donc inviter plus d’artistes issus des minorités culturelles à rejoindre des ensembles, ce que je vais faire à Gand, au NT Gent. Continuer la lecture « « Il y a deux siècles, les petits bourgeois étaient culturellement des immigrés » (entretien avec Milo Rau) »