« Il y a deux siècles, les petits bourgeois étaient culturellement des immigrés » (entretien avec Milo Rau)

Metteur en scène et directeur de théâtre suisse né à Berne il y a 40 ans, sociologue formé en France par Pierre Bourdieu et Tsvetan Todorov, fondateur de l’International Institute of political murder (IIPM, maison de production de théâtre documentaire), auteur et metteur en scène des spectacles « Hate Radio », « Compassion », « Five Easy Pieces » et « Empire », depuis peu à la direction artistique du NT Gent, Milo Rau répond à notre questionnaire sur les défis de la diversité.

Christian Jade : Existe-t-il selon vous un problème spécifique d’accès des artistes issus de l’immigration sur les scènes européennes ? En particulier en Belgique que vous connaissez bien pour y avoir monté de nombreux projets en lien avec notre période coloniale Hate Radio, Compassion, Five easy pieces. Et que vous venez d’être nommé à la tête du théâtre NTGent.

Milo Rau : Oui, je crois que ce problème existe et il est très visible : il n’y a pas assez de projets ni assez d’artistes issus de l’immigration dans une majorité  de salles de théâtre européen. Il faut donc inviter plus d’artistes issus des minorités culturelles à rejoindre des ensembles, ce que je vais faire à Gand, au NT Gent. Continuer la lecture « « Il y a deux siècles, les petits bourgeois étaient culturellement des immigrés » (entretien avec Milo Rau) »

L’hybridation comme énergie chorégraphique

À propos de « East », de Sidi Larbi Cherkaoui.

En 2015, Sidi Larbi Cherkaoui, une des vedettes mondiales de la danse contemporaine, a été nommé directeur artistique du Ballet van Vlaanderen. Et donc co-directeur artistique de l’ensemble Opera Ballet Vlaanderen, en lien étroit avec Avie Cahn, un solide jeune patron qui règne depuis 2009 sur l’Opéra. Un regroupement voulu par la tutelle politique flamande, pour des raisons à la fois budgétaires et de prestige, à l’exception des administrateurs du parti de Bart De Wever, la NVA, qui ont voté contre sa candidature. La troupe elle-même est réticente puisque sa formation classique, ses habitudes et ses fréquentations (les corps de ballet de quelques opéras traditionnels) ne vont pas naturellement vers l’univers multiculturel du nouveau patron.  Continuer la lecture « L’hybridation comme énergie chorégraphique »

Du sadisme au marxisme : itinéraire d’une conversion.

Le segment « Achat d’un esclave », issue de « Pétrole » de Pasolini, est mis en scène par Frédéric Dussenne à l’occasion des vingt ans de sa compagnie. Rencontre.

Pour le vingtième anniversaire de sa compagnie « L’Acteur et l’Écrit », Frédéric Dussenne s’offre et nous offre un « objet de théâtre » qui est comme un « autoportrait » en abîme de toute son œuvre. Hommage à l’Écrit via un de ses maîtres, Pier Paolo Pasolini, chrétien, marxiste et homosexuel dont il a déjà monté deux œuvres, « Bête de style »  et « Affabulazione ». Cadeau à un jeune Acteur, Adrien Drumel, un de ses élèves, aux allures de jeune Christ. Avec Frédéric, muet mais inclus physiquement dans la mise en scène. Dans un lieu intime, son lieu de répétition, à un moment crépusculaire, la tombée du jour. Proximité totale des 14 à 18 spectateurs, admis autour d’une grande table donnant soit sur un paysage urbain soit sur un lieu scénique nu. Ajoutez que l’entrée est « libre », comme un cadeau dans le cadeau d’anniversaire. Continuer la lecture « Du sadisme au marxisme : itinéraire d’une conversion. »

À la confluence de la science, de l’art et du théâtre

Christian Jade s’entretient avec Isabelle Dumont au sujet de ses « Cabinets de curiosités ». 

Le Théâtre La Balsamine a offert récemment (du 13 au 29 octobre) à Isabelle Dumont un espace pour  un « focus curiosus ». Elle a pu y déployer deux « cabinets de curiosités » récents consacrés au règne animal (Animalia) et végétal (Hortus minor). Et un nouveau, dédié aux minéraux (Mineralia). Une aventure commencée, en 2006, au hasard d’une commande du KFDA (Kunstenfestivaldesarts), par un « petit salon baroque ». Et qui s’est poursuivie par une demande du musée de zoologie de l’Université Libre de Bruxelles, puis par la volonté d’Isabelle d’aller jusqu’au bout de sa logique d’exploration de l’univers (outre la diffusion occasionnelle, par un théâtre ou un festival, Isabelle diffuse ses «cabinets» dans des appartements privés, pour publics de 20 à 30 personnes). Continuer la lecture « À la confluence de la science, de l’art et du théâtre »

Éloge de la marge, recherche du rythme scénique

Selma Alaoui adapte Apocalypse Bébé de Virginie Despentes. Entretien réalisé par Christian Jade.

Selma Alaoui, une des têtes chercheuses de la scène belge francophone, poursuit de front l’exploration d’un monde marginal, où les familles explosent, et la quête de formes nouvelles pour accompagner et traduire ces désarrois. Même quand il lui arrive, à ses débuts (2007), de mettre en scène une œuvre « théâtrale », comme Anticlimax de Werner Schwab, sa forme « classique » est déjà menacée et la famille en état de décomposition. Comme si elle menait de front un même combat : explorer une famille et un monde dé-composés et reconstruire le théâtre comme un chantier ouvert, festif et mélancolique à la fois, avec les matériaux les plus variés. Dans I would prefer not to (2011) elle convoquait Bartleby d’Herman Melville et La Mère de Witkiewicz en un savant «collage» qui attaquait et la société et la cellule familiale. Dans L’Amour la guerre (2013), l’ombre de Shakespeare, patron de la relation familiale tordue et des rapports de force sanglants, planait pour décrire un père futile et une fille mélancolique.  Continuer la lecture « Éloge de la marge, recherche du rythme scénique »