À propos de Christiane Jatahy

What if they went to Moscow, Christiane Jatahy. © Marcelo Lipiani.
What if they went to Moscow, Christiane Jatahy. © Marcelo Lipiani.

Après Julia et What if They Went to Moscow, Christiane Jatahy propose une troisième partie à son triptyque, très librement adaptée de Macbeth. Une performance où réalité et fiction s’entremêlent en jouant sur différentes temporalités.

Dans la lignée des deux précédents spectacles, mais de manière plus radicale, la metteuse en scène brésilienne puise dans la fable de la « forêt qui marche » un matériau fictif qu’elle confronte à notre réalité contemporaine. De la tragédie shakespearienne, elle conserve le thème du pouvoir extrême et le décline en d’infinis jeux de miroirs. Dans un espace qui pourrait être un lieu de vernissage, le public évolue au sein d’une importante installation vidéo et y découvre un flot d’images réelles ou allégoriques du pouvoir. Des drames contemporains font écho à la folie sanglante de Macbeth. La performance inédite de Julia Bernat (qui incarne notamment les trois sorcières) entre en dialogue avec des témoignages réels projetés sur quatre grands écrans. Torture, assassinat, incarcération, immigration forcée liée à la corruption ou à la dictature. Dans cette performance live orchestrée de manière invisible par Christiane Jatahy, le public peut être sollicité jusqu’à devenir acteur de l’événement qui se joue en direct. Confronté à un dispositif immersif (Christiane Jatahy préfère la métaphore de la « piscine »), il est aussi invité à se questionner sur la dissolution des responsabilités, des politiques, des citoyens et des spectateurs…

Extrait d’un texte écrit à partir d’un entretien avec Christiane Jatahy, au CENTQUATRE-Paris, en avril 2016.

A Floresta que anda (La Forêt qui marche), librement inspiré de Macbeth de Shakespeare, programmé au CENTQUATRE-PARIS du 4 au 22.10.2016 (avec l’Odéon-Théâtre de l’Europe).

© Marcelo Lipiani
What if they went to Moscow, Christiane Jatahy.© Marcelo Lipiani.
A Floresta che anda, Christiane Jatahy. ©Marcelo Lipiani
A Floresta che anda, Christiane Jatahy. ©Marcelo Lipiani.

« (…) on peut préférer la radicalité de l’artiste brésilienne Christiane Jatahy qui propose une réécriture intégrale des Trois Soeurs à partir du motif central du texte : la quête de ce lieu utopique, sauveur et inatteignable qu’est Moscou. Ce paradis perdu qu’elles voudraient désespérément réintégrer. Le texte sert de référence première, tout en ayant perdu son matérialité littéraire propre : il s’agit d’une « écriture de plateau » inspirée par Tchekhov. Et, moi, je l’avoue, je préfère (…) la radicalité du What if they went to Moscow qui réclame un autre jeu, entraîne une distribution modifiée, propose des situations différentes. L’oeuvre initiale ne persiste qu’en tant que souvenir premier, référentiel; son écho ne meurt pas et il parvient jusqu’à nous telle une réverbération lointaine… »

A Floresta che anda, Christiane Jatahy. Photo Aline Macedo.
A Floresta che anda, Christiane Jatahy. Photo Aline Macedo.
  • Marjorie Bertin, extrait de : « What if they went to Moscou? Entre réalité et fantasme, le désir de changement des Trois Sœurs, de Christiane Jatahy» (à lire intégralement dans le #129, Scènes de femme, juillet 2016).

Focalisation et concentration sur les personnages féminins

What if they went to Moscou ?, l’adaptation des Trois sœurs, par la metteuse en scène et plasticienne brésilienne Christiane Jatahy, repris à la Colline (2), se situe aujourd’hui, dans une ville inconnue du Brésil, dont le nom évoque celui de Moscou. L’action de ces deux spectacles en un (une partie du public assiste à la représentation théâtrale tandis qu’une autre voit « comme au cinéma » le film, tourné en direct, de la pièce) est resserrée autour de la fête d’anniversaire d’Irina, la plus jeune des sœurs. Librement adapté, le texte est une « référence première, tout en ayant perdu sa matérialité littéraire propre. Il s’agit d’une « écriture de plateau» inspirée par Tchekhov », comme l’écrit Georges Banu. La pièce devient un matériau parmi d’autres (les entretiens, la vidéo, les messages et appels que reçoivent les personnages, les spectateurs invités sur le plateau) pour questionner le spectateur sur le changement. Jatahy était venue pour la première fois en France en 2014 au Centquatre y présenter ce spectacle avec Julia, adaptation remarquée de Mademoiselle Julie de Strindberg, qui mêlait aussi théâtre et cinéma, associant des scènes filmées à l’utilisation de la caméra en direct.

(…) Dans What if they went to Moscou ?, Jatahy a supprimé la plupart des rôles masculins, ne conservant presque que ceux (quasi mutiques) d’Andreï et de Verchinine. Cette démarche traduit la volonté de mettre les sœurs au centre de la pièce explique Christiane Jatahy, qui précise : « Quand on s’attarde sur le texte de Tchekhov, on s’aperçoit que la réflexion part souvent des hommes. J’ai décidé de partir du fait qu’elles [les trois sœurs] parlent de ce qui s’était passé, comme si, ce faisant, elles s’appropriaient elles-mêmes ce passé». Il ne s’agissait pas de minorer l’importance des personnages masculins mais de déplacer le point de vue: « Je veux que les hommes existent à partir du regard des trois sœurs. Elles sont au centre de la dramaturgie mais ce qui est autour d’elles construit ce qu’elles sont. Le cameraman, un point de vue très important, puisque c’est lui qui construit l’autre face de la pièce, est un homme. Ce procédé est un retour à Tchekhov mais à la différence de celui-ci, je mets une loupe sur elles et garde l’idée qu’elles sont le centre de l’action. Ce qui est mis en orbite renvoie à l’univers masculin ». L’objectif est atteint, ce changement de point de vue et l’improvisation laissée aux comédiennes concentrent l’attention sur la mutation de leurs désirs. En outre, la caméra montre, comme dans Julia, le traitement, parfois violent, infligé aux corps dans l’intimité. Ce choix d’un type de représentation, nécessairement lacunaire, à travers la coexistence d’images et de supports différents, offre une vision complexe et kaléidoscopique de la fiction. Car Jatahy, comme le souligne José Da Costa, adore jouer avec les effets de réel (3).

  1. Article rédigé d’après un entretien réalisé par Marjorie Bertin avec Christiane Jatahy en mars 2016, traduit du portugais (Brésil) par Guillaume Pinçon.
  2. Le spectacle avait déjà été présenté au CENTQUATRE-Paris, dont Christiane Jatahy est artiste associée, en septembre 2014.
  3. Voir José Da Costa « Théâtre et chez Christiane Jatahy » et « Ligne ténue entre réalité et fiction » de Christiane Jatahy (texte traduit par Guillaume Pinçon) in L’espace du commun le théâtre de Christiane Jatahy, par José Da Costa/ Christiane Jatahy, textes réunis par Christophe Triau, traduit par Christophe Bident et Guillaume Pinçon, publi.net, mars 2016.
    
    Christiane Jatahy est artiste associée internationale au CENTQUATRE-PARIS depuis plusieurs années, et artiste associée à l'Odéon-Théâtre de l'Europe depuis l’an passé.
    • La règle du jeu de Jean Renoir, mise en scène Christiane Jatahy, sera programmé à la Comédie Française du 04.02 au 15.06.2017
Sylvie Martin-Lahmani

Auteur : Sylvie Martin-Lahmani

Critique et enseignante à l’université Sorbonne Nouvelle - Paris 3 et à l’université Paris Ouest - Nanterre, Sylvie Martin-Lahmani s’intéresse à toutes les formes scéniques contemporaines. Particulièrement attentive aux formes d’arts dits mineurs (marionnette, cirque, rue), intéressée par les artistes qui ont « le souci du monde », elle est codirectrice de publication de la revue Alternatives théâtrales depuis janvier 2016.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *