« À vous de choisir… »

En mai 2015, à l’occasion des vingt-cinq ans de la compagnie, Transquinquennal lançait un grand plébiscite théâtral : les spectateurs du Théâtre de Liège étaient invités à choisir parmi sept textes lequel serait mis en scène par le collectif en novembre 2015. Devant Michèle Fabien (« Amphitryon »), Konstantin Kostienko (« Diagnostic : Happy Birthday »), Rafael Spregelburd (« La Modestie »), Mac Wellman (« Sept Pipes »), Thorton Wilder (« Notre Petite Ville ») et Stefan Zweig (« Volpone »), c’est le « Moby Dick (en répétition) » d’Orson Welles (d’après Herman Melville) qui s’est imposé par les suffrages. Journal de création, épisode 1/4 : la pré-production, par Bernard Breuse.

Arrivée du cachalot au Théâtre de Liège. Photo © Bernard Breuse.
Arrivée du cachalot au Théâtre de Liège. Photo © Bernard Breuse.

25 janvier 2016

Pour être vraiment pertinent, le journal d’une création devrait se dérouler en temps réel, et rendre compte de l’histoire d’un spectacle au moment où il se construit. En tout cas, de mon point de vue, c’est nettement plus passionnant, puisqu’on ne sait encore rien du résultat, on ne sait rien à ce moment-là, du résultat. Connaître la fin de l’histoire change la manière dont on la raconte, dont on l’entend. Ainsi, à peu près tout le monde sait que le capitaine Achab meurt emporté par le cachalot blanc, et cela change le point de vue qu’on a sur eux et sur la manière dont ils se comportent.
Les six représentations de « Moby Dick en répétition » d’Orson Welles ont donc été jouées au Théâtre de Liège du 17 au 23 janvier 2016 et j’avoue, je n’ai tenu aucun journal pendant les répétitions. Et je me rends compte que mes notes sont très parcellaires. En fait, tout a déjà disparu, et il ne me reste plus que des souvenirs pour documenter la chose. Mais peut-on s’y fier ?

La réception d’un spectacle par le public change aussi le regard sur ce qu’on a construit. Qu’il soit un succès ou un échec fait qu’on se souvient, ou on préfère se souvenir, de certaines choses et pas d’autres. Et alors, on donne du sens à certains moments et pas à d’autres. On interprète en sa faveur une série de signes ou de choix qui sont en fait le fruit du hasard autant que de la nécessité.

Bon, malgré ma sélectivité mémorielle consciente et inconsciente, je vais essayer de vous présenter un point de vue objectif (arrêtez de rire) sur le début du processus de création que nous avons engagé, avec Transquinquennal, et sur la mise en place des éléments qui, selon moi d’abord (mes collègues et Marie Szersnovicz, la scénographe du projet, prendront ensuite le relais), ont façonné le résultat. Je traiterai donc de la phase de préparation, de pré-production. Oui, je m’en tire bien.

Début 2014, pour les vingt-cinq ans de la compagnie, nous avions envoyé à tous les théâtres où nous avions travaillé, un petit dossier qui exposait le projet suivant : leurs spectateurs auraient l’opportunité de choisir parmi sept pièces celle que Transquinquennal leur jouerait pendant la saison 2015-2016.

L’objectif, en proposant aux théâtres cette sorte de production propre, était d’activer tous les départements du théâtre, de chatouiller leur créativité, plutôt que leur routine efficace. Nous voulions faire avec les moyens disponibles, utiliser ce qu’on trouverait sur place, et mouiller tout le monde avec le pari que si cette opération était un temps fort pour le théâtre lui-même, le spectateur aurait peut-être, à l’oeuvre, une relation différente.

Pari d’un côté réussi, puisqu’on a pu vérifier que le théâtre s’est en effet vu traversé d’un courant « alternatif », et on nous a remercié pour ça. Pour ce qui est du public (je ne parle pas ici des professionnels), honnêtement, je ne sais pas ce qu’il a ressenti. Nous avons évidemment communiqué sur ce qui faisait l’originalité du projet, son côté un peu fou, nous avons organisé le vote, nous avons trouvé des rendez-vous « médiatifs » (écoles, associations) mais cette implication autre demandée (s’intéresser à la proposition ou non, réfléchir ou non, faire un choix ou pas, et aller voir le résultat ou non), il est difficile d’en évaluer l’impact.

Cette idée de considérer et de manipuler autrement le « répertoire » (c’est-à-dire les pièces écrites jusqu’à ce jour) n’est pas nouvelle : nous savions qu’au début des années 90, les compagnies néerlandophones Dito’ Dito’, Maatschappij Discordia et TG Stan (sous le nom commun de « De Vere ») l’avaient tenté au Kaaitheater : processus de répétition extrêmement court, et rendez-vous devant le public pour jouer la pièce, comme des musiciens, pour « jammer » ainsi sur le répertoire. Les circonstances n’étaient pas identiques, mais l’énergie nous semblait intéressante.

Le calendrier proposé aux théâtres se déroulait selon le schéma suivant :
a) janvier-avril 2015 : élaboration du choix des 7 pièces (avec le théâtre), travail dramaturgique sur les textes

b) 5 mai 2015 : Annonce de l’opération et ouverture des votes – travail avec les écoles et les associations

c) 16 novembre 2015 : clôture des votes – annonce du choix

d) 16-27 novembre : période de pré-production – casting, scénographie, costumes, musique

e) 27 novembre -14 décembre : répétitions

f) 5 janvier-16 janvier : répétitions

g) 19-23 janvier 2015 : représentations
Inévitablement, nous savions que nos délais seraient extrêmement courts, et que ce qui se prépare d’habitude à l’avance, ou ce qui peut s’élaborer dans un calendrier étalé, n’aurait ici aucune avance (pas de projet scénographique préalable, pas de distribution préalable, pas de traduction préalable -Moby Dick rehearsed n’existait qu’en anglais- pas de projet de mise en scène préalable, en gros rien de préalable, sinon le minimum vital, le string dramaturgique : un travail sur les textes -effectué en grande partie par Julie Delvigne- pour mettre à nu la structure des pièces et évaluer le nombre d’acteurs et d’actrices nécessaire pour chacune, afin de pouvoir budgétiser le coût de la masse salariale de chaque spectacle).

À ce courrier, nous avons reçu trois réponses et, pour des raisons de calendrier (encore lui), nous n’avons pu finaliser ce projet qu’au Théâtre de Liège. Avec cet enjeu supplémentaire : alors que nous pensions que c’était un projet « petite salle », vu son côté -disons- expérimental, Serge Rangoni, après un ou deux rendez-vous (je ne me souviens plus exactement), nous a dit : « vous allez dans la grande salle » (salle de la Grande Main – 557 places).

Notre gâteau d’anniversaire devenait plus gros, tout à coup.

Moby Dick – En Répétition 
Conception et mise en scène : Bernard Breuse, Miguel Decleire, Stéphane Olivier
Assistant à la mise en scène : François Bertrand
Texte : Orson Welles d’après Herman Melville
Traduction : Daniel Loayza
Dramaturgie : Julie Devigne
Avec François Bertrand, Bernard Breuse, Miguel Decleire, Lucie Guien, Jan Hammenecker, Stéphane Olivier, Jean-Baptiste Polge, Véronique Stas, Mélanie Zucconi
Musique et musiciens Conservatoire royal de Liège : Yseult Kervyn (Violoncelle et coordination), Séverine Sierens (Clarinette), Louis Preudhomme (Percussions), David Coppée (Percussions), Yue  Hu (Alto)
Scénographie et costumes : Marie Szersnovicz
Création lumière / Régie générale : Manu Deck
Création son : David Thesias
Régie plateau : Nathanaël Docquier, Diego Guerreiro Viegas
Direction technique : Nathalie Borlée
Décor et costumes : Les Ateliers du Théâtre de Liège
Sculpture cachalot : Zephyr Wildlife
Production Théâtre de Liège, Transquinquennal
Moby Dick Rehearsed is presented by special arrangement with SAMUEL FRENCH, INC.
www.transquinquennal.be

 

Auteur : Transquinquennal

Transquinquennal est un collectif basé à Bruxelles, actif depuis vingt-cinq ans et actuellement formé par Bernard Breuse, Miguel Decleire, Stéphane Olivier et Brigitte Neervoort.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *