Le Thinker’s Studio

Isabelle Dumont nous livre le compte-rendu d’une expérience pédagogique menée à Mons ces dernières semaines avec Dominique Roodthooft.

Durant près de trois mois, de janvier à mars 2017, j’ai eu l’occasion d’accompagner la metteuse en scène Dominique Roodthooft dans un atelier mené avec 8 étudiant.e.s en théâtre à l’Ecole supérieure des arts ARTS2 à Mons. Si je souhaite rendre compte de cette expérience, c’est parce qu’elle s’est révélée assez inédite pour les étudiant.e.s, par les contenus et les formes qu’elle mobilisait, soulevant des questions tant à l’égard du théâtre et du métier d’acteur.trice qu’à l’égard du rôle de l’artiste dans la société. Continuer la lecture « Le Thinker’s Studio »

Entretien avec Marguerite Duras (2/2)

En 1983, dans les pages du numéro 14 d’Alternatives théâtrales, Jacqueline Aubenas s’entretenait avec Marguerite Duras. À l’occasion de la création du spectacle « La Musica Deuxième » au Théâtre Océan Nord (mise en scène Guillemette Laurent), nous publions cette archive en deux parties.

J. A. : Vous mettez à nu le cinéma, l’amour, la méchanceté.

M. D. : Je ne les accuse plus. Je permets de les admettre. Voir est déjà intolérable, dur. Alors, le dire ! Continuer la lecture « Entretien avec Marguerite Duras (2/2) »

Génération extime

À propos de « Nous voir nous Cinq visages pour Camille Brunelle », de Guillaume Corbeil, mise en scène Antoine Lemaire.

Pour son nouveau spectacle, Antoine Lemaire, animateur de la compagnie THEC (Théâtre en Cambrésis)¹ a rencontré une œuvre qui lui correspond bien et s’inscrit parfaitement dans sa quête, celle d’une traduction scénique des comportements sociaux et affectifs des adolescents et jeunes gens d’aujourd’hui : leurs interrogations, leurs engouements, leurs angoisses, leurs crises d’identité, leur désespoir aussi parfois. Continuer la lecture « Génération extime »

Entretien avec Marguerite Duras (1/2)

En 1983, à l’occasion du numéro 14 d’Alternatives théâtrales, Jacqueline Aubenas s’entretenait avec Marguerite Duras. À l’occasion de la création du spectacle « La Musica Deuxième » au Théâtre Océan Nord (mise en scène Guillemette Laurent), nous publions cette archive en deux parties.

C’était à Bruxelles. en mars 81. Jacques Ledoux et la Cinémathèque royale de Belgique avaient organisé une rétrospective des films de Marguerite Duras. En sa présence. Elle est venue avec Yann Andréa. Elle est descendue à l’Astoria, rue Royale. Une fin d’après-midi, entre deux films, nous avons parlé. Dans l’atmosphère feutrée du hall et du bar. Dans ce climat ouaté des hôtels de qualité, un peu viscontiens. Des familles silencieuses et bien élevées s’attardaient après les agapes du déjeuner. Des petites filles qui s’ennuyaient d’être trop sages trop longtemps couraient entre les tables sans oser faire du bruit. L’une d’elles a monté ses gammes. D’une manière maladroite et grêle. Nous l’avons regardée et elle est partie, confuse, aussi rose que sa robe. Nous avons commandé du « blanc de blanc » bien frais. Il y avait des fleurs et des maîtres d’hôtel. Le lieu était devenu quelque chose qui ressemblait à Marguerite Duras. À ce qu’elle écrit et dit, transformé par l’alchimie d’une présence. Continuer la lecture « Entretien avec Marguerite Duras (1/2) »

Du plus loin que je me souvienne

Le 8 mars 2016, il y a un an jour pour jour, se tenait au Centre-Wallonie Bruxelles de Paris une rencontre publique dans le cadre de la préparation de notre #129 « Scènes de femmes » (paru depuis, en juillet 2016). Selma Alaoui y faisait lecture d’un texte inédit, que nous publions aujourd’hui à l’occasion de la Journée des droits des femmes.

Du plus loin que je me souvienne, la question « qu’est ce que tu veux faire plus tard ? » qu’on vous pose enfant m’avait jetée dans un grand désarroi. J’avais cherché confusément la réponse du haut de mes cinq ou six ans dans un des quelques livres qui se trouvaient à l’époque chez mes parents ; c’était un guide des prénoms. Ce guide recelait la grande magie de contenir le mien de prénom, Selma, chose déjà suffisamment rare pour que je confère immédiatement à l’ouvrage une autorité certaine. Continuer la lecture « Du plus loin que je me souvienne »

Dramaturgie sans dramaturge

À quelques jours de la publication du #131 de notre revue (« Écrire, comment ? », sortie le 24 mars 2017), Benoît Hennaut nous propose la traduction inédite d’un texte récent du critique, curateur et performeur anglais Adrian Heathfield.

par Adrian Heathfield, traduit de l’anglais par Benoît Hennaut

Partout où la dramaturgie se conçoit comme une pratique qui s’imagine en amont d’un événement, elle se réduit à une forme d’auctorialité et de pouvoir implicite ; le dramaturge désignera « l’auteur », le « metteur en scène » ou le « chorégraphe ». La dramaturgie n’appartient pas à un sujet ou à une temporalité révolues. La dramaturgie, pour autant qu’on puisse la définir, est une pratique qui nous permet de nous défaire des erreurs de l’intentionnalité et de perturber des économies fondées sur des notions d’individualisme. Après tout, la dramaturgie n’est ni la source originelle ni le réceptacle final du sens d’une œuvre, mais plutôt l’agent d’un processus partagé de production de sens. La dramaturgie a lieu durant l’événement qu’est un spectacle – même si les activités principales d’un dramaturge ont lieu au cours de ce qu’on appelle une répétition. Chaque événement qu’est un spectacle est la répétition d’un autre événement, chaque répétition est un événement. Bien qu’elle requière de la recherche, la dramaturgie, en tant que pratique, naît du fait d’assister à l’événement qu’elle accompagne. On pourrait dire qu’il s’agit d’une forme de réactivité, une manière de parler avec et à propos de l’événement, laissant ses traces ici et là. Continuer la lecture « Dramaturgie sans dramaturge »