Iphigénies du 21ème siècle

De retour du Festival de lectures « Prise directe », Selma Alaoui rend compte de deux textes découverts : « Iphigénie à Splott » de Gary Owen et « 7 minutes » de Stefano Massini.

Il existe des œuvres dramatiques qui, à peine les a-t-on effleurées, viennent vous habiter pour longtemps. Mais comment donner à voir la force de certains textes avant même qu’ils n’aient pu être articulés en spectacles ? C’est le pari du Festival « Prise directe », qui a vu naître sa troisième édition au mois de février 2017. Implanté en métropole lilloise et initié par Capucine Lange et Arnaud Anckaert (respectivement directrice et conseiller artistique de la programmation), le festival s’articule autour de lectures de pièces contemporaines – des œuvres pouvant différer dans leur style, mais se faisant toujours écho par le geste d’écriture qui les anime.  Continuer la lecture « Iphigénies du 21ème siècle »

Les Ressacs du capitalisme

À l’occasion du focus consacré à Agnès Limbos actuellement à Bruxelles au Théâtre des Martyrs et au Théâtre de la Montagne magique, nous publions en accès libre ce texte de Carole Guidicelli à propos du spectacle « Ressacs », paru dans le numéro 126-127 d’Alternatives théâtrales (octobre 2015).

Si, sur le plan des coûts de production, le théâtre de marionnettes est le parent pauvre du théâtre d’acteurs, le théâtre d’objet en est probablement la branche la plus modeste économiquement parlant. Tandis que le marionnettiste construit dans son atelier des effigies qui portent sa signature esthétique, l’artiste « objecteur » donne une seconde vie aux objets les plus anodins (et parfois les plus délabrés) sans les transformer ni les réparer, tout comme il réinvestit les objets manufacturés les plus démodés, les plus kitsch ou les plus enfantins. L’objecteur est un glaneur dont le geste créateur passe d’abord par le ready made détourné.

Dans Ressacs (2015) d’Agnès Limbos et Grégory Houben, l’objet support de l’histoire est une petite figurine de couple en plastique, de celles qu’on met au sommet des pièces-montées de mariage. Rappelant celle déjà utilisée dans Troubles avec le même duo d’acteurs – un spectacle autour des clichés du mariage avec ses mariés et ses lunes de miel interchangeables –, cette nouvelle déclinaison du couple des mariés les vêt ici tous deux de noir. Continuer la lecture « Les Ressacs du capitalisme »

Claude Schmitz : les moyens de ses ambitions

À l’occasion de la reprise du spectacle « Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant », nous publions en accès libre ce texte composé sur base du journal de création tenu par Judith de Laubier et paru dans le numéro 128 d’Alternatives théâtrales (avril 2016).

Par sa virtuosité narrative hors-norme, ses méthodes de travail atypiques et la très forte cohérence artistique de sa démarche, Claude Schmitz s’impose depuis dix ans comme le plus doué des metteurs en scène de sa génération en Belgique francophone¹. Après une recherche concrétisée dans des premiers spectacles à l’étrangeté parfois absconse, l’auteur et metteur en scène bruxellois gagne en générosité à chaque nouveau projet, en réussissant la prouesse de ne jamais baisser ses exigences, tant dans les audaces formelles qu’il s’autorise, que dans l’importance des sujets traités. L’ambition de Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant est démesurée : métaphoriser la crise que traverse le monde occidental à travers le parcours initiatique de trois pieds nickelés, dans une narration découpée en trois parties esthétiquement autonomes (dont la partie centrale est un film de trente minutes réalisé pour l’occasion). Continuer la lecture « Claude Schmitz : les moyens de ses ambitions »

La musique live et la fêlure des mots (2/2)

En deux temps, Georges Banu évoque les liens qu’entretiennent théâtre et musique « live ». Partie 2.

Une visée générationnelle

L’exercice se retrouve dans Apollonia ou le Nouveau cabaret de Warlikowski où régulièrement les épisodes musicaux se distinguent par leur intensité, parfois abusive, trop répétitive. À quoi renvoie un tel déferlement sonore ? Plusieurs hypothèses se dessinent. D’abord, comme jadis pour la vidéo à ses débuts, le désir de rattacher explicitement le théâtre à une modernité générationnelle. Fournir à un public jeune des satisfactions similaires, voire même identiques à celles procurées par les concerts qu’il fréquente avec un engagement éperdu. Comme si les metteurs en scène s’avéraient être révoltés contre le théâtre comme art ancien, suivi prioritairement par un public âgé, peu attiré par les grandes messes des stars rock ou pop. La musique représente un palliatif à cette inquiétude. Continuer la lecture « La musique live et la fêlure des mots (2/2) »

« Nous vivons tous dans l’histoire même si nous n’en habitons que la périphérie »

À l’occasion de la création de « Laïka », nous publions l’entretien avec Ascanio Celestini réalisé et traduit par Laurence Van Goethem en août 2016, initialement publié dans le #130 d’Alternatives théâtrales, « Ancrage dans le réel »

Le dernier spectacle d’Ascanio Celestini, Laika, se situe à la lisière de l’humanité, là où de singulières figures évoluent dans un monde farfelu, marginal, inassimilable. Accompagné sur scène par l’accordéoniste Gianluca Casadei, Celestini porte la voix de ce monde-là à travers un narrateur principal, un faux aveugle alcoolique, mi prophète mi fou, qui dialogue avec un « Pierre » dont la voix (enregistrée) est celle de l’actrice italienne Alba Rohwacher¹. Continuer la lecture « « Nous vivons tous dans l’histoire même si nous n’en habitons que la périphérie » »

La musique live et la fêlure des mots (1/2)

En deux temps, Georges Banu évoque les liens qu’entretiennent théâtre et musique « live ». Partie 1.

Une émotion s’empara de moi lorsque, dans le jury de sélection organisé par un ami, Andrei Serban le créateur de la célèbre Trilogie antique, invitait les candidats à passer de « la parole aux chants » et sous l’emprise de cette découverte le glissement révélateur constitua l’objet d’un des plus accomplis événements organisé dans les années 90 par l’Académie Expérimentale des Théâtres. Un livre lui a été consacré et nous pouvons y retrouver les témoignages les plus divers, les propos concrets de grands artistes qui ont cultivé cet exercice du « voyage » sonore, source d’une palpitation affective ou d’une rupture agressive. Soit le camaïeu des sons, soit la déchirure des songs. Soit la remontée des échos de l’origine sacrée, soit l’insertion des mélodies urbaines, soit la Grèce, soit l’Allemagne! Avec comme terme intermédiaire l’Italie et le parlarcantando de Monteverdi. Cette indécision fut placée par Heiner Müller sous le signe du fameux propos de Wittgenstein: « Ce dont nous ne pouvons plus parler il faut le taire » car l’écrivain sensible à la question avancée répondit: « Ce dont nous ne pouvons plus parler il faut le chanter ».  Continuer la lecture « La musique live et la fêlure des mots (1/2) »